La bataille de Seelow, 16-19 avril 1945

La bataille de Seelow début le 16 avril et termine le 19 avril 1945. Elle engage les forces désespérées du Reich contre l’URSS dans une ultime défense.

Les « Thermopyles » de l’armée allemande.

Introduction

« Dans la tête de pont, il faisait clair comme en plein jour. Une avalanche de feu descendit sur les hauteurs de Seelow. La terre se cabra puis s’éleva en ce qui semblait être un mur compact atteignant le ciel lui-même. Sur l’horizon, là-bas, il faisait toujours nuit ; ici, à l’est, l’aube s’était abattue en feu. ». Ce témoignage du bombardement du 16 avril 1945, poignant et glaçant à la fois, n’est pas celui d’un SS ou d’un quelconque Frontovik, un soldat de l’Armée rouge.

Il s’agit du témoignage de Vassili Ivanovitch Tchouikov, plus connu comme étant (avec Joukov) le vainqueur de Stalingrad. A la tête de la 62e armée, pourtant largement affaiblie et en sous-effectif, il a réalisé l’un des exploits les plus improbables de la guerre : résister pendant 71 jours à la meilleure armée allemande déployée sur l’Ostfront en 1942, la VIe armée de Friedrich von Paulus. Dans une ville détruite à plus de 80% (elle atteint les 100% de destruction lorsque Paulus capitule le 2 févier 1943), Tchouikov a su entraîner les Allemands dans un Rattenkrieg limite insoutenable, dépassant en intensité tous les affrontements urbains livrés jusqu’à présent et qui réduisit à néant toutes les préjugés allemands sur ce type de combat.

Et le voici, après avoir échappé à la mort à plusieurs reprises sur les rives de la Volga, à moins de cent kilomètres de Berlin. C’est l’objectif finale de la guerre, là ou se trouve Adolf Hitler. Les Soviétiques le considèrent comme personnellement responsable du déclenchement de Barbarossa le 22 juin 1941, la plus importante opération militaire de tous les temps, et de tous les malheurs qu’elle a infligée à la Sainte Russie. Barbarossa fut grande par les effectifs mobilisés : plus de 3 millions d’hommes, 4 300 blindés et autant d’avions rien que du côté allemand. Grande par les batailles : pas moins de sept Kessel réalisés, dont deux (Kiev et Viazma/Briansk) avec chacun plus de 600 000 prisonniers, et la première grave défaite de Hitler à Moscou en décembre 1941.

Grande enfin par les pertes causés : cinq millions de morts, soldats ou civils en un peu plus de six mois. C’est la période la plus sanglante du XXe siècle, et elle a traumatisé toute l’URSS, qui a du déployer d’innombrables efforts pour reprendre les territoires perdus. Au bout de trois ans et demi de patience et de douleurs, elle a réussit : ses soldats se trouvent à moins de 90 km de Berlin, Staline est tout porche de la victoire finale. Pourtant, rien ne va se passer comme prévu, ou presque.

Malgré une supériorité matérielle et humaine plus qu’évidente sur ce qui reste de l’armée allemande, l’armée rouge subit un camouflet féroce, une victoire à la Pyrrhus pour les plus optimistes.

Les hauteurs de Seelow deviennent dés le premier jour le tombeau de milliers de soldats soviétiques, et d’un nombre ahurissant de chars.

Elle est parfois considérée comme la pire bataille livrée par le maréchal Joukov durant le conflit, alors qu’il est lui-même l’officier soviétique le plus efficace et le plus titré de l’histoire, celui qui a réussit à vaincre Hitler devant Moscou, à Stalingrad et à Koursk. Ainsi, il a remporté toutes les victoires décisives sur l’Ostfront. Pourquoi le carnage de Seelow a-t-il duré quatre jours entiers, au lieu d’une journée selon les prévisions soviétiques ? Comment les Allemands ont-ils résisté à la meilleure armée rouge du second conflit mondiale, laquelle avait toutes les cartes en main pour percer rapidement ? Dans un premier temps, nous verrons les conditions dans lesquelles la bataille de Seelow a débuté, et pourquoi les signes de l’échec soviétiques apparaissent dés le premier jour. Dans un second temps, nous étudierons les furieux assauts menés par Joukov pour percer au plus vite les lignes allemandes. Enfin, nous analyserons le dénouement de la bataille et ses conséquences diverses, tant morales que stratégiques.

(Petite) Transition : Remise en contexte et analyse des forces

Pour comprendre la bataille de Seelow et bien saisir son importance, il est nécessaire d’étudier deux paramètres : le contexte stratégique et les forces en présences. Le contexte stratégique est simple : l’avance de l’armée rouge est inexorable, rien ne peut l’arrêter. Le 12 janvier 1945, elle lance l’opération Vistule-Oder : 2 millions de soldats, près de 40 000 blindés, canons et avions se lancent à l’assaut. En face, à cause d’une sous-estimation évidente et une pénurie d’équipement, les Allemands n’alignent que 520 000 hommes et a peine plus de 4 000 chars, canons et avions. Grâce à un effectif de 80 000 soldats du génie, elle fait de la construction rapide de pont sa spécialité, et aucun cours d’eau ne lui pose problème.

Les deux Fronts (en gros l’équivalent soviétique d’un groupe d’armée allemand) des maréchaux Joukov et Koniev s’élancent. Les lignes allemandes sur la Vistule s’effondrent en trois jours, Varsovie est prise le 17 janvier. Rien ne résiste à la puissance de cette offensive, à l’exception de la garnison de Budapest, qui sera anéantie après près de deux mois d’impitoyables combats de rue dignes de Stalingrad, ainsi que la zone du lac Balaton en Hongrie. Hitler y gaspille durant le mois de mars l’une de ses meilleures unités, le précieux 6e SS Panzer Korps, pour protéger ses derniers champs de pétrole. Il est bien équipé en blindés et en hommes expérimentés, et est utilisé pour une contre-offensive visant à protéger le lac, laquelle aboutit stratégiquement à un match nul, alors qu’il aurait pu largement être utile pour ralentir l’armée rouge en Prusse-Orientale.

Comme lors de l’opération Bagration en juin 1944, seuls les problèmes de logistiques ralentissent vraiment les Russes : l’intendance ne suit pas le rythme de progression effréné, si bien qu’en février 1945 l’opération doit s’arrêter, faute d’essence et de munitions. Il n’empêche qu’en moins de deux mois les Soviétiques sont passés de la Vistule à l’Oder. Plus de 400 km ont été conquis, et désormais Berlin est à portée de mains. Il reste néanmoins à franchir l’Oder et à prendre une ville frontalière de première importance : Küstrin, avant-dernier arrêt avant Berlin. La bataille pour le contrôle de l’Oder commence !

Küstrin, un avant-goût de Seelow.

Küstrin est une « Frestung » c’est-à-dire une ville qui, sur ordre d’Hitler, est fortifiée et qui comporte une garnison pour la défendre. Celle-ci a pour objectif de résister à tout prix, même si elle est encerclée. Hitler est catégorique : tout déserteur sera fusillé. Il relaye même une formule d’Himmler à destination des forces allemandes : « Mort et châtiment pour quiconque se dérobe à son devoir ». Située à 91 km de Berlin, Küstrin se trouve sur la rive est de l’Oder, actuellement en Pologne. Elle est entourée d’une citadelle depuis le XVIe siècle, dont les murs épais la protègent des obus. La ville représente l’ultime obstacle à l’Armée rouge avant l’Allemagne.

Si elle tombe, rien ne pourra empêcher les Russes de franchir l’Oder, dernier obstacle naturel avant Berlin. Le Führer sait cela, c’est pourquoi il exige de ses soldats un dévouement exemplaire à la patrie. Les troupes de la 8e armée de la Garde, ex 62e armée toujours dirigée par Tchouikov, doivent prendre cette ville pour pouvoir traverser l’Oder et se rapprocher de Berlin. Elles sont nombreuses et bien équipés en chars, et aidées par la 5e armée qui attaque la ville par le nord-est. En face, la garnison est composée à moitié de membres du Volksstrum. C’est une milice populaire levée en septembre 1944 qui rassemble les individus à l’origine inaptes au service militaire : des jeunes de moins de 18 ans et des hommes de plus de 45-50 ans. La garnison comporte 10 000 hommes, 130 obusiers dont 30 appartenant à la Flak (88 mm en gros) et 87 blindés. Malgré son manque d’expérience et d’artillerie, la garnison repousse une première attaque soviétique le 31 janviers 1945, aidée par les Stuka. En fait, le pire ennemi des Soviétiques est le dégel : à partir du 6 février, des morceaux de glaces se détachent de l’Oder, jusqu’à présent gelé, détruisant de nombreux ponts fabriqués par le génie soviétique.

Avec la pluie et la fonte des neiges, le terrain se transforme en une boue épaisse, qui ralentie les mouvements de l’infanterie et donc ses assauts. La campagne allemande devient un vaste bourbier, où les rares fermes et hameaux sont rasés par l’artillerie.

Faute d’avoir assez de canons pour détruire les positions adverses, Tchouikov doit mener un siège rude et imprévu, qui lui fait perdre à la fois du temps et des hommes. 12 assauts soviétiques sont repoussés en mois d’un mois, l’infanterie patauge dans la boue et se fait décimer par l’artillerie allemande. Durant tout le mois de février, les Soviétiques n’arrivent pas à progresser, ni même à encercler totalement la ville. En revanche, ils conservent leurs têtes de pont et repoussent toutes les contre-attaques allemandes.

Le 27 mars, pour briser ce match nul tactique et l’emporter, une grande contre-attaque allemande est lancée. Elle mobilise 200 chars appartenant à la 25e division panzer, à la panzer division Müncheberg et au 502e bataillon SS de chars lourds, composé de Tiger II, parmi les meilleurs chars de la guerre. Cette opération doit délivre Küstrin par l’ouest, elle est la dernière chance de succès allemand. Joukov vient juste d’expédier le 6 corps d’artillerie de rupture. Ses trois divisions d’artillerie, équipé de toutes les bouches à feux inimaginables allant des mortiers lourds de 120 mm aux énormes obusiers de 203mm, devaient à l’origine réduire Küstrin en cendre. A la place, elles vont noyer dans le sang l’offensive allemande. Il faut cinq heures aux Allemands pour progresser de trois kilomètres, et c’est tout. Les rares routes préservées de la boue sont visées par les mortiers et les tubes antichars, des dizaines de précieux panzers sont détruits. Küstrin ne sera jamais libérée, et l’une des dernières opérations offensives du Reich vient d’échouer.

L’artillerie de la garnison allemande n’a quasiment plus de munitions, et ne peut repousser un nouvel assaut. Le 29 mars, aidées par un bombardement aérien terrible, les forces de Tchouikov parviennent à pénétrer dans la citadelle Küstrin et à la prendre, au terme d’une journée entière de combats de rue. La bataille est terminée, et elle a coûté chère aux deux camps : 20 000 allemands ont été tués, blessés ou disparus. Parmi eux, près de 1 500 soldats expérimentés ont été tués lors de l’opération du 27 mars, dont 70 officiers. Ces pertes sont impossibles à compenser avant la bataille de Seelow et l’offensive finale ennemie. En face, 6 000 Soviétiques sont morts pour la prise du Küstrin, et au moins le double ont été blessés. Mais ce qui ennuie le plus Joukov, ce ne sont pas les pertes humaines, mais la perte de temps. 57 jours ont été nécessaires à deux armées soviétiques (la 8e de Tchouikov et la 5e armée) pour prendre une vielle forteresse sur l’Oder. C’est du temps perdu sur le chemin de Berlin, et un gain précieux offert à la défense allemande pour se préparer.

Après la chute de Küstrin, plus rien ne peut déloger les Soviétiques. Ils sont désormais bien ancrés sur la rive ouest de l’Oder, et leurs têtes de pont sont désormais consolidées. L’Armée rouge se trouve à environ 90 km de Berlin, et pendant deux semaines elle va se mettre en léthargie. Aucune grande action n’est tentée jusqu’au 16 avril 1945, chaque jour est consacré au repos et à l’acheminement d’obus, de chars et de troupes fraîches. Seule la ville de Seelow et ses collines se dressent face à Staline. Ce qui nous amène au deuxième constat : le rapport de force.

Commençons par l’Armée rouge. Pour éviter de donner trop de détails, nous ne ferons pas un portrait de la situation stratégique sur tout le front est, mais uniquement sur les forces présentes à Seelow. Il faut juste savoir que le plan soviétique pour finir la guerre est simple : encercler la capitale allemande puis anéantir les forces qui s’y trouvent. L’Armée rouge de 1945 mobilise six millions d’hommes, trois fois plus que les Allemands. C’est énorme, il n’y a jamais eu un écart aussi flagrant de toute la guerre. Parmi les deux Fronts devant encercler Berlin, Joukov est le plus proche, car situé en face de Seelow, donc à 70 kilomètres de la capitale. Le Front d’Ukraine, celui du maréchal Koniev, se situe plus au sud et ne participe pas à Seelow. Il ne nous donc intéresse pas.

Entre fin mars et début avril, la majorité des unités du Front de Joukov prennent une pause bien méritée, après deux mois de combats et de marches forcées. Les hommes se reposent, tandis que les chars sont réparés et que l’intendance amène munitions, essence et vodka à foison. Le Front de Joukov se nomme 1er Front biélorusse. Il est tout simplement gigantesque. 768 000 hommes, appuyés par plus de 3 000 chars et d‘innombrables batteries de canons de tout types. La maîtrise de l’espace aérien est quasiment totale, grâce à la 16e armée aérienne. Le Front se compose de 8 armées, dont la 8e armée de la Garde de Tchouikov, ainsi que deux armées de tank (1er armée de chars de la Garde et 2e armée de chars de la Garde). Il y a également deux armées de choc, la 3e et la 5e, largement équipée en armes lourdes et en blindés pour agir en autonomie et percer presque n’importe quoi.

Son commandant, le maréchal Georgi K.Joukov, est l’un des rares généraux bien estimé par Staline. Pour résumé son vaste parcours militaire, c’est un homme très compétent. Il a prouvé à Stalingrad qu’il était capable de se sortir des pires situations, tout en ayant le prestige d’avoir repoussé les Allemands loin de Moscou durant la contre-offensive d’Hiver de décembre 1941. Il est également l’«artisan» de l’opération Bagration, qui a permit de définitivement chasser la Wehrmacht de l’URSS en juin 1944. Malgré sa rivalité avec Koniev, il est probablement le plus efficace des maréchaux sur le terrain, et il a la confiance de Staline. C’est pourquoi c’est lui qui affronte le gros des forces allemandes. C’est Joukov, et personne d’autre, qui est choisit par Staline pour percer à Seelow, puis déboucher directement sur Berlin. En résumé, Joukov a tout pour réussir sa mission : la suprématie aérienne, une suprématie matérielle et numérique accrue, et, par-dessus tout, une confiance inébranlable en ses forces. De plus, Joukov, dispose d’une très bonne tête de pont autour de Küstrin, qui lui permet d’acheminer hommes et matériels sur la rive ouest de l’Oder. Son 1er Front biélorusse est préparé au combat, prêt à agir comme un rouleau compresseur.

En face, l’armée allemande n’est pas au meilleur de sa forme. Elle oppose à l’avance soviétique le Groupe d’armée Vistule. Son nom est en réalité mal choisit, car dés sa création le 24 janvier 1945 la plupart de ses unités se situent à l’est de l’Oder. Face au 1er Front biélorusse se dresse la 9e armée allemande, commandée par le général Theodor Busse. C’est en avril 1945 une des meilleurs formations allemandes encore disponibles, même si le terme « meilleurs » est surévalué.

Theodor Busse est, contrairement à Joukov, peu connu du grand public. Pourtant c’est un bon soldat, compétent et courageux.

Né en 1897, il s’engage volontairement en 1915, il obtient son premier poste de commandent en 1917.

Il est âgé d’à peine 20 ans. Remarqué pour son intelligence et sa clairvoyance, il gravit les échelons au sein de la Wehrmacht durant la guerre. Plusieurs fois blessé et plusieurs fois décoré (croix de fer, ordre du Mérite, ect), il commande la 9e armée, dont la mission est d’empêcher l’invasion de l’Allemagne. Critiqué, à tort, par Hitler pour avoir échouer à défendre Küstrin, il est considéré par ses pairs comme un général motivé et un bon tacticien. Il va le prouver à Seelow, en réalisant l’impossible : tenir tête au meilleur maréchal soviétique et aux meilleures forces de l’Armée rouge. La 9e armée manque cependant d’officiers expérimentés, beaucoup d’unités sont en sous-effectifs à cause des pertes subies devant Küstrin et les précédents combats. Elles n’ont plus l’allant de ceux de 1941. Les stocks d’obus sont également bas et ne peuvent soutenir des duels d’artillerie prolongés.

Les pertes sont devenues affolantes ces derniers mois : l’Ostheer, l’armée de terre allemande sur le front de l’est, est détruite à 75%. 500 000 soldats ont été blessés, autant ont été tués ou portés disparus. Certes, ce n’est pas la première fois qu’un tel désastre se produit puisque l’Allemagne a déjà subis une saignée de ce calibre en juin 1944 lors de l’opération Bagration, qui est d’ailleurs la pire défaite de Reich. Mais là les pertes sont devenues presque impossibles à compenser : la Wehrmacht ne tient plus le rythme. Janvier 1945 est le mois le plus meurtrier de la guerre : plus de 450 000 tués allemands, les deux-tiers faces aux Soviétiques. Lorsque les Russes prennent Küstrin, la situation de l’armée allemande devient encore plus précaire car elle n’a pas les moyens de détruire les formations soviétiques qui ont franchis l’Oder. Les Allemands sont désavantagés de trois manières faces aux Soviétiques. Premièrement, ils n’ont presque pas de réserves humaines ou blindées immédiatement disponibles. Quasiment toutes les unités sont mobilisées à l’Est ou à l’Ouest, ce qui signifie que chaque perte subie est durement ressentie car difficile à combler, contrairement à l’Armée rouge.

Deuxièmement, ils n’ont pas assez de blindés, et ceux-ci sont uniquement utilisés en défense et par petit paquets pour limiter les pertes. Enfin, ils n’ont pas la supériorité aérienne, ce qui fait que toute demande d’appui aérien engendre des pertes parfois importantes pour la Luftwaffe, quand ces demandes ne sont pas purement et simplement refusées faute d’avions disponibles.

La défense possède toutefois cinq avantages indéniables, qui vont peser de façon plus ou moins décisive sur le cours de la bataille, et ce avant même que celle-ci ait commencé. Avantage numéro 1 : le terrain. Seelow est une ville entourée de collines, entre 80 et 100 mètres pour la plupart d’entre elles. Elles donnent une vue imprenable sur la vallée de l’Oder ainsi que sur la tête de pont soviétique qui se trouve autour des ruines de Küstrin. Les crêtes forment d’excellents abris, capables d’absorber les coups des obus tout en offrant de bonnes positions pour les batteries d’obusiers. Toutes les routes ou chemin de montagne sont minées, battus par l’artillerie ou les mg42. Les hauteurs de Seelow forment donc naturellement un obstacle difficile à franchir.

Avantage numéro 2 : la météo. Le dégel est quasiment terminé dans la région, mais l’Oder est toujours gonflé par la fonte des neiges, et son lit inonde la vallée. On mesure jusqu’à 50 cm d’eau pour les localités les plus inondées, ce qui oblige l’infanterie soviétique à construire des chemins en bois pour ne pas patauger dans l’eau. De plus, les Allemands ont délibérément inondé la zone entre les hauteurs et l’Oder en détruisant les fossés de drainages, quand ceux-ci ne sont pas transformés en obstacle anti-char. Résultat : les terres plus basses que l’Oder sont devenues impraticables, de nombreux champs sont devenus des bourbiers. Une raspoutitsa mad in Germany. Avantage numéro 3 : le siège de Küstrin. Certes, la perte de Küstrin constitue indéniablement une défaite allemande. Néanmoins, les 57 jours gagnés en défendant avec acharnement la ville ont permis aux Allemands d’amener jusqu’au front des renforts d’une importance non négligeables. On peut évoquer la panzer-division Münchzeberg, le renfort de nombreux hommes du Volksstrum prêts à mourir le Panzerfaust à la main, ou encore la 23e division de Flak. Celle-ci comporte de nombreux tubes de 88mm, appartenant autrefois à la DCA de Berlin et qu’Hitler a préféré envoyer face à l’armée rouge, un ennemi autrement plus terrible que les quadrimoteurs alliés.

C’est un renfort précieux, car les 88 mm (en général la version DCA 88/36, voire le pack 43 si il s’agit de la version antichar) peuvent percer tous les types de blindés alignés par l’Armée rouge, y comprit les lourds IS-2 pesants 46 tonnes et armés d’un canon de 122mm. Avantage numéro 4 : le renseignement. Depuis les hauteurs, les Allemands observent une masse grandissante d’hommes et d’armes. De nombreuses positions d’artilleries apparaissent, les chars russes sont tellement nombreux qu’il est impossible de les cacher. Le fond de la vallée est remplit d’unités soviétiques. Impossible de camoufler les 2 655 blindés, les très nombreuses batteries de canons et de Katiouchas. Tout est concentré sur une zone large de moins de 30 kilomètres.

De fait, malgré la Maskivorka habituelle des Russes (ruses et fausses informations entre autres), les Allemands imaginent à l’avance le déluge de feu qui va s’abattre sur eux. Ils décident donc d’évacuer leurs deux premières lignes et se replier dans et devant les hauteurs. Cela revient à sacrifier neuf kilomètres environ pour sauver un maximum de soldats, ce qui, nous le verrons, aura un impact déterminant sur le déroulement des évènements. Enfin, cinquième et dernier avantage : combattre chez soi.

Combattre dans le cœur du Reich, c’est défendre sa patrie, c’est protéger sa famille et ses proches. Entre Seelow et Berlin, il n’y a rien : pas de ligne de défense digne de ce nom, très peu de barrages anti-char.

Les Landsers le savent : si Seelow tombe, c’en en finit du Reich. Rien ne pourra éviter, et c’est ce qui se passera à l’avenir, le pillage, le meurtre et le viol commis par les soldats soviétiques à l’encontre des Berlinois. Surtout que de nombreux réfugiés ont fuit la Prusse-Orientale pour gagner Berlin et ses alentours, c’est donc autant de civils sans défenses qui peuvent être à la merci des Russes. A cela s’ajoute la vengeance, et « l’effet Nemmersdofr » décrit par l’historien Jean Lopez dans Berlin, les offensives géantes de l’Armée Rouge. Nemmersdofr est une petite bourgade de Prusse-Orientale prise par les Soviétiques le 21 octobre 1944 puis reprise par les Allemands le 27 octobre 1944.

Ce qu’ils découvrent leur saute aux yeux : toutes les filles ont été violés, les vieillards ont été dépouillés puis abattus d’une balle dans la tête. Des réfugiés ont été écrasés par les chenilles des chars T-34. Les maisons ont été pillées et brûlées. Ce massacre, un parmi tant d’autres depuis 1941, représente l’horreur de trop pour les Allemands. Déjà passablement énervés par les images de l’exode des populations de Prusse–Orientale (laquelle fuit avec ses propres moyens « l’ours russe » comme elle le faisait en 1914), cet épisode ne passe pas dans le cœur des soldats. Clairement pas. Même si on ne connaît pas le nombre exact de victimes (50 ? 65 ?),Nemmersdofr reste le premier massacre en territoire allemand filmé abondamment par la propagande de Goebbels. Il représente la goutte d’eau qui fait déborder le vase, et rappel à chaque Allemand la barbarie du Russe.

Le message de la propagande est clair : aucune pitié pour l’envahisseur, aucun pardon pour ces monstres venus des steppes pour détruire la civilisation germanique. Résister ou mourir, voila l’état d’esprit des soldats allemands en ce 16 avril 1945.

Ainsi, alors que les soldats russes savourent (et abusent surtout) de la Vodka, Joukov vérifie minutieusement les détails de son plan, peaufinant chaque étape. Celui-ci est simple : foncer sur les hauteurs et achever les défenses, après que celles –ci aient subies le plus lourd barrage possible et imaginable. Un jour, deux dans le pire des cas seront nécessaires pour prendre les hauteurs et la ville de Seelow. Depuis sa tête de pont, situées à 18 km de cette dernière, Joukov se prépare à la bataille depuis des jours. Certes, il sait que la vallée est inondée par l’Oder, mais il espère que la défense sera si assommée par le barrage d’artillerie qu’il aura le temps nécessaire pour permettre au génie de poser des parcelles et de déminer les routes pour le passage des chars et de l’infanterie.

Il s’attend aussi à des pertes relativement élevées, mais étant donné qu’il a plus de 700 000 hommes disponibles, il est prêt à des sacrifices. En face, avec enivrons 220 000 hommes, dont moins de 100 000 réellement déployés, Theodor Busse n’a pas le droit à l’erreur. A Seelow, moins de 50 000 hommes sont présents, les autres sont répartis sur les 138 km de front que couvre la 9e armée. Son idée d’évacuer les deux premières lignes est un choix judicieux, qui lui évite de subir des pertes inutiles. Busse ne dispose pas de beaucoup d’unités de réserve : seulement les restes de la 25e division panzer, la panzer division Müncheberg et le 502e bataillon SS de chars lourds, qui ont tous participés à la bataille de Küstrin. Les chars et les hommes ne doivent en aucun cas être engagés dans la plaine. Le tir de contre-batterie est interdit, pour éviter de se faire repérer et surtout pour ne pas perdre trop de munition. Aucun gaspillage n’est permit, l’artillerie allemande doit viser en priorité les grosses concentrations d’hommes et les chars. Busse, en tant que bon tacticien, sait que sait que sa priorité est de conserver les hauteurs à tout prix. Seelow représente le maillon fort de la défense allemande à l’Est. S’il cède, c’est tout l’ensemble du front qui est fragilisé.

Il sait également que le choc sera terrible, aussi il croise les doigts pour que le terrain, d’un état pitoyable, restreigne les mouvements de l’ennemi. Il ne va pas être déçu du résultat, loin de là !

Partie 1 : Na Berlin ! 16 avril 1945, le maréchal Joukov lance l’assaut.

16 avril 1945, 4h 00 du matin: le bombardement d’artillerie le plus effroyable de la guerre se produit. Prés de 15 000 canons d’un calibre supérieur à 76 mm (calibre standard moyen russe) ouvrent le feu simultanément. 2 000 lanceurs lancent d’un coup 30 000 Katiouchas, dont le bruit provoque un vacarme assourdissant. Soit une roquette lancée tous les 20 mètres, et une densité d’artillerie varient entre 266 et 345 tubes par kilomètre. De mémoire d’homme, jamais on observé une telle concentration d’artillerie. Chaque mètre carré entre l’Oder et les falaises de Seelow est labouré par les obus. Même les chars tirent et se joignent à la partie. Même Tchouikov est surpris par l’ampleur du bombardement, comme le montre son témoignage cité précédemment. Dans la ville de Berlin, à plus de 70 km de Seelow, la terre tremble, des objets tombent au sol et se brisent. Selon des témoins berlinois, c’est l’ensemble de l’horizon de l’Est qui s’embrase d’un seul coup dans la nuit. Les soldats allemands, abrités dans les collines, sont secoués.

Leurs nerfs sont mis à rude épreuve, tout comme les tympans des artilleurs soviétiques.

Toute trace de vie disparaît dans la vallée. Les arbres, les buissons, les maisons, en moins de 20 minutes il ne reste plus rien.

Mais l’immense majorité des obus tombent dans les deux premières lignes allemandes, celles qui se situent entre les collines et l’Oder. Elles ont été évacuées le 15 avril, entre 22h45 et minuit. Busse a bien joué sur ce coup là. Ses forces sont quasi intactes, tandis que ses craintes se sont révélées exactes : le barrage d’artillerie soviétique est prodigieux. Les positions évacuées ont totalement disparues. De fait, les roquettes tombent dans les vides et les obus lourds, aussi puissant soient-ils, ne servent à rien. A 4h20, Joukov ordonne l’assaut. Aussitôt, 143 énormes projecteurs s’allument. Ils appartiennent à la DCA de Moscou et sont venu exprès de l’URSS pour l’occasion.

Joukov vent en effet attaquer les Allemands très tôt, à une heure presque inhabituelle, pour mieux les surprendre. Les projecteurs de DCA doivent ainsi fournir une lumière localisée et puissante en direction de collines, pour permettre à l’infanterie de progresser comme en plein jour. Joukov espère que ce stratagème va faciliter la progression de ses forces…C’est tout le contraire qui va se produire. La fumée causée par les multiples explosions est tellement épaisse que, lorsqu’elle est éclairée, elle forme un brouillard qui rend limite aveugle tout soldat qui s’y aventure. De plus les projecteurs éclairent par période certaines zones, puis passent à d’autres endroits pour essayer d’avoir un visuel d’ensemble du champ de bataille. Résultat : à cause de ses brusques changements de luminosité, les soldats sont déboussolés.

Des obstacles apparaissent, puis disparaissent dans la pénombre. Au bout d’une demi-heure, on ne connaît toujours pas la vraie nature des obstacles situés dans la vallée. Certaines unités sont obligées d’attendre le lever du jour pour traverser des cours d’eau, ce qui retarde la progression de l’assaut. A cause du brouillard, la visibilité est limitée à une dizaine de mètres, pas plus.

Les deux premières lignes allemandes ont cependant été anéanties, et comme prévu rien ne s’oppose à la progression des Soviétiques dans la vallée. Les premiers kilomètres sont conquis sans résistance.

Soudain, on aperçoit des éclats de lueur au sommet des collines, puis on entend des sifflements aigues. C’est l’artillerie allemande qui entre en action. Les mortiers hachent les fantassins russes, qui progressent péniblement dans la boue, tandis que les 88mm visent tout blindé à leur portée. La coordination est affreuse, les chars n’arrivent pas a franchir les marécages sous un feu d’enfer, laissant l’infanterie sans protection. Après une avance de huit kilomètres, les Soviétiques sont arrêtés au pied des hauteurs de Seelow. Grâce à l’appui aérien qui détruit des positions allemandes, les chars progressent, malgré de lourdes pertes.

Le génie soviétique s’attaque bien à la démolition des obstacles anti-char, mais les mg 42 prélèvent un lourd tribut parmi leurs effectifs. Les hommes sont forcés de s’abriter dans des trous d’obus ou derrière des carcasses de blindés pour ne pas être tués. Les snipers allemands, équipés d’optiques Zeiss parmi les meilleures de la guerre, et ayant de bon spots de tir depuis les hauteurs, font un carton. C’est l’impasse, le feu allemand est si terrible que les progrès sont minimes. Pour forcer la main, Joukov décide d’engager ses deux armées de tank vers 11 heures au centre du front. C’est là une très mauvaise idée. Les routes, déjà en piteux état, sont vite engorgées et impraticables. Des embouteillages monstrueux se forment, des bouchons dont la cohue ferait fuir notre Bison Futé apparaissent.

Un cadeau donné à la défense, dont l’artillerie vise désormais dans le tas les concentrations de blindés. Elle ne fait aucun quartier. Certes, quelques villages fortifiés sont capturés dans le secteur nord au prix de furieux combats, mais la progression russe est très mauvaise. Dans le secteur sud, tous les assauts soviétiques ont virés à la boucherie. Les champs sont couverts de cadavres, les innombrables trous d’obus à moitié remplis de boue nuisent considérablement à la progression. Au soir du 16 avril, la victoire tactique est indéniablement dans le camp allemand. Certes, Busse a dû engager ses réserves blindés pour éviter que sa défense ne ploie sous le nombre des Soviétiques. Il a également perdu 7 000 obus de gros calibre à cause de l’explosion d’un train de munition, visés par l’aviation soviétique, ce qui est une perte non négligeable. Toutefois, son pari d’évacuer ses deux premières lignes de défense est une réussite. Joukov a gaspillé une quantité énorme de munition pour rien. En conséquence, son barrage préliminaire d’artillerie n’a pas été si efficace que ca.

Pire, ses choix tactiques se sont révélées désastreux et ont réduit son plan à néant. Les projecteurs n’ont pas du tout aidés la progression, et sa décision d’engager ses deux armées de tank n’a fait que multiplier ses pertes tout en surchargeant les rares routes disponibles. Aucun progrès notable n’a été réalisé, que ce soit au secteur nord, au centre ou dans le secteur sud. Le temps est couvert toute la journée, les avions n’appuient pas correctement les fantassins. Le verdict est sans appel : Seelow ne sera jamais prise en un jour. La vallée est devenue un véritable enfer, constellée de carcasses de chars russes de tous types, fumants ou enfoncés dans la boue. Des milliers de soldats soviétiques sont morts pour des gains dérisoires, des unités ont perdu tout semblant de cohésion. Signe suprême de mécontentement, Staline ne parle plus à Joukov pendant deux jours entiers. Le Reich titube à Seelow, mais ne se rend pas !

Partie 2 : De la boue, du sang et des larmes : les combats meurtriers du 17 et du 18 avril.

Joukov ne perd cependant pas espoir. Ses pertes certes sont plus lourdes que prévu, mais largement compensables vu l’effectif profond de son 1er Front biélorusse. Le 17 avril, il relance l’assaut dés 6h00 du matin. Aucun répit ne doit être accordé aux Allemands. 458 bombardiers visent les hauteurs et la ville de Seelow. Les communications allemandes sont pour la plupart coupées, tandis que la ville devient un champ de ruines. L’appui des Sturmovik est un atout précieux : leurs nombreuses passes permettent de détruire les panzer et positions de tir allemandes, ce qui permet la progression des fantassins.

Dans le secteur nord, la fraiche 6e division polonaise est engagé, ce qui oblige Busse a engager à son tour sa 5e divisons de chasseurs, une de ses dernières réserves. Lentement mais surement, les Russes progressent au nord de Seelow, largement aidés par l’appui aérien. Au centre, c’est mitigé. La 47e armée, malgré ses 38 000 hommes engagés, n’a progressé que de deux à quatre kilomètres. Le carnage du 16 avril reprend, et les pertes sont lourdes : la 47e armée perd une trentaine de chars en une heure rien que dans une seule embuscade. Cela dit, sa conjointe la 5e armée de choc réussit à progresser. Après un barrage d’artillerie aussi bref que terrible, elle parvient grâce à sa supériorité numérique à tourner la position allemande. Elle arrive, vers 20 heures au soir, à se hisser sur le plateau de Seelow. Elle possède désormais une bonne vue sur l’ensemble du champ de bataille ainsi que sur la ville de Seelow. Dans le secteur sud en revanche, c’est toujours l’impasse. Les 88mm fument des dizaines de chars russes, les fossés de drainages sont remplis de cadavres.

On ne compte plus les T-34 qui sont victimes des mines. Les assauts soviétiques sont repoussés au mortier ou à la mg42.

Malgré le pilonnage intense de Katiouchas, les Allemands résistent, parfois jusqu’à la mort. La deuxième journée offre un bilan tactique nul pour les deux camps. Certes, les unités de la 5e armée de choc ont capturés la ligne de crête au centre, ce qui laisse penser à Joukov que l’ensemble des hauteurs peut être capturé le lendemain. Mais les pertes sont plus que terribles : 720 véhicules blindés (chars, chasseurs de chars, canons automoteurs..) ont été détruits ou endommagés en 48 heures. Joukov a perdu, en d’autres termes, un quart de ses moyens blindés ! Des divisons d’infanterie ont virtuellement cessés d’exister tant les pertes en hommes sont affolantes. Surtout, les Russes n’arrivent pas à percer sur l’ensemble du font malgré leurs nombreux barrages d’artillerie.

En face, les Allemands subissent eux aussi de lourdes pertes, mais c’est surtout la chute des crêtes centrales qui est préjudiciables. La défense allemande est désormais « trouée » en plein milieu. La 23e Panzergrenadierdivision SS Nederland en envoyé en renfort, où elle contribue à renforcer la défense du secteur sud. C’est tout. Si rien n’est fait, c’est l’ensemble des hauteurs de Seelow qui menace de tomber.

Dans la nuit du 17 au 18 avril, la Luftwaffe organise des missions suicides. Des pilotes allemands piquent avec leurs chasseurs et une bombe de 500kg sur des ponts pour ralentir la logistique soviétique. Certes, ces missions suicides existent depuis le 14 avril 1945, mais là elles ont lieu « en masse », un signe évocateur de désespoir venant du côté allemand.17 points de passages sur l’Oder, dont deux ponts ferroviaires, sont détruit, au prix d’autant de pilotes kamikazes.

Cela fragilise à peine l’immense logistique soviétique. La journée du 18 avril offre de meilleures perspectives : la boue est certes toujours là, mais le temps est ensoleillé, ce qui permet un appui aérien soviétique précis et appréciable. La Luftwaffe elle aussi en profite pour intercepter les attaques aériennes, malgré de lourdes pertes. Au sol, les combats sont violents : les hameaux derrières les crêtes sont fortifiés, les Allemands résistent avec l’énergie du désespoir. Les Polonais mettent toute la journée pour progresser et prendre l’ensemble des crêtes du nord de Seelow. Toute contre-attaque allemande est détruite par l’artillerie lourde ou les Katiouchas. Leurs salves font trembler la terre, et le vacarme produit est terrifiant. La résistance est pourtant acharnée comme jamais. Les Landsers préfèrent se faire tuer sur place plutôt que d’abandonner les crêtes.

Il y a très peu de prisonniers, les corps à corps au milieu de la boue sont fréquents, rappelant les combats dans les tranchées lors de la Grande Guerre. Busse est obliger d’envoyer dans la fournaise l’intégralité de la panzer divison Müncheberg pour colmater les brèches. Au centre du front, une embuscade tendue par les Tigres II de cette division coûte en une heure 70 chars aux Soviétiques, l’équivalent d’une brigade blindée. À plus de 1500 mètres de distances, les chars russes sont harcelés par les 88 mm, ceux de la DCA comme ceux des Tigres II.

Les Allemands infligent d’énormes pertes, mais, faute de munitions et d’appui aérien, ils doivent toujours céder du terrain. La ville de Seelow est évacuée en fin d’après-midi. En face, Joukov perd patience. Il s’emporte contre les officiers qui n’arrivent pas à avancer, il s’énerve contre les retards accumulés, maudissant la boue et la résistance allemande. Les progrès réalisés sont toutefois plus importantes que ceux de la veille, et grâce au beau temps l’aviation soviétique peut envoyer des nuées de Sturmovik pour détruire les panzers et les positions allemandes. Dans le secteur centre, les Soviétiques ont pris Seelow, et au secteur nord ils ont finit par conquérir l’ensemble des collines.

Mais malgré ces progrès indéniables, les pertes sont toujours énormes. Près de 10 000 hommes et 157 chars ont été mis hors de combat en 24 heures!

Les officiers soviétiques envoient littéralement leurs soldats à l’abattoir. Le moral est bas, côté russe comme côté allemand Tchouikov a perdu bon nombre de ses unités lors de la prise des crêtes. Joukov est même obliger de fusionner sa 8e armée de la Garde avec la 1ère armée de chars de la Garde, tellement elles ont perdus en hommes et en cohésion. Pourtant, la situation tactique de Theodror Busse est loin d’être jolie à voir. Sellow est tombée, et seules les crêtes du sud sont encore aux mains des Allemands. La défense a globalement reculé sous l’effet du nombre, tant les forces soviétiques engagées sont nombreuses.

Les troupes de Busse sont au bord de épuisement, l’artillerie tire ses derniers obus. La Luftwaffe a perdu une centaine d’appareils au sol ou dans les airs, lors qu’elle tentait d’empêcher les raids soviétiques. Elle approche la limite de rupture et ne peut plus aider les troupes au sol. Lentement mais sûrement, la résistance allemande s’affaiblie. La situation des secteurs nord et centre est préoccupante, et seul le secteur sud tient bon. Les renforts promis par Berlin ne viennent pas ou presque… Des éléments blindés de la 11e division SS Nordland arrivent bien à Seelow durant la journée, mais ces renforts font pâle figure comparés aux réserves de Joukov. En aucun cas ils ne peuvent renverser la situation tactique.

Seelow et ses hauteurs, autrefois un lieu verdoyant où l’on pouvait se promener, sont rayés de la carte. Un Passchendaele 2.0, en quelques sorte.

Partie 3 : La percée du 19 avril, où quand la gloire à un goût amer.

Le 19 avril, Joukov espère cette fois-ci prendre les hauteurs en totalité, et repousser les Allemands plus à l’ouest. Il sait que tactiquement les combats sont difficiles à mener, mais il aperçoit surtout la fragilité de la défense allemande. Celle-ci a perdu beaucoup d’hommes et tirer énormément d’obus pour suivre le rythme de combat insoutenable des Soviétiques. Ainsi, en ce 4e jour d’offensive, Joukov encourage ses officier à mener le combat jusqu’au bout, peu importe les pertes. La victoire n’est qu’une question d’heures. Il expédie des renforts au nord de Seelow, afin de submerger ce qui reste des défenses allemandes. Busse est obliger d’ordonner à sa 5e division de chasseurs de se replier pour éviter un encerclement, synonyme de destruction. Ses effectifs ont fondu, la division est à court de munition. Busse envoie alors ce qui reste de la 25e panzer division, c’est-à-dire pas grand-chose. Au front depuis Küstrin, ses derniers régiments se font décimer par l’artillerie russe.

Il expédie aussi l’ensemble des éléments blindés de la 11e division SS Nordland dans le secteur nord, dont la défense menace de s’effondrer. Ces derniers parviennent à stopper les Soviétiques autour du village de Prötzel, mais uniquement pendant quelques heures, faute là encore de munitions. Dans ce village anéanti par les duels d’artillerie, un char Panther détecte une colonne de blindés russes. Il se met en embuscade, et fait parler son canon de 75 mm. 20 obus sur 25 tirés touchent et immobilisent 20 chars. Le 26e et dernier obus sert à saborder le Panther pour éviter qu’il soit capturé intact. Un fait d’arme qui démontre la qualité des canons ainsi que celle des optiques de visées made in Germany.

Au centre, les Landers se battent bien mais les moyens russes déployés deviennent trop forts. Si un point de résistance est détecté, les Soviétiques font appel à l’aviation et à toute l’artillerie disponible dans le secteur. Les forêts et les champs sont ravagés par les obus et les roquettes. Depuis qu’ils ont perdus les hauteurs, les soldats allemands n’ont plus d’abris enterrés : ils sont obligés de fuir pour ne pas se faire exploser.

La ville de Müncheberg, voisine de Seelow, est le dernier bastion de résistance du secteur centre. Elle est réduite en tas de gravats au début de l’après-midi par plus de 200 canons soviétiques et le feu des batteries de 50 Katiouchas, sans parler des Sturmovik. Les combats de rues sont violents, et à minuit la ville est entièrement prise. Les régiments qui devaient la défendre ont été exterminés.

On relève plus de 500 cadavres allemands rien que dans les ruines de la cité.

Autour de cette dernière, de nombreuses épaves de chars soviétiques finissent de brûler. Au secteur sud, les dernières crêtes sont totalement encerclées. Etant donné que la plupart des moyens blindés sont engagés dans le secteur centre pour faciliter la percée, le rythme de progression est plus lent, même si les combats restent tout aussi acharnés. Les derniers éléments coincés dans les crêtes se rendent durant la nuit du 19 au 20 avril. Tous les Allemands sont tués ou capturés. Busse n’a d’autre choix que de sonner la retraite.

Koniev a réussit à percer au sud de Berlin, et il menace de l’encercler. En vérité, Hitler ne veut pas de retraite, car cela signifie fragiliser la défense de Berlin, même si dans les faits la perte de Seelow équivaut à la fin de tout semblant de défense sur le front est. La 9e armée sera encerclée le 22 avril, puis détruite dans le chaudron de Halbe. Elle est alors abandonnée à son sort par Hitler, désormais enfermé dans son bunker. Ses éléments, ou ce qu’il en reste, se rendent alors aux Américains le mois suivant.

Bilan de la bataille :

La bataille de Seelow est un affrontement aussi difficile à mener que complexe à analyser. Il est à la fois court en terme de durée, comparé aux grandes batailles de l’Ostfront (Kharkov, Tcherkassy, Toula, Smolensk, Debrecen, la liste est interminable) et en même temps assez long. D’une part, Joukov savait que les Allemands allaient défendre Seelow, mais il ne s’attendait pas à un tel acharnement et une telle efficacité. Il aura fallut quatre long et pénibles jours de combats pour progresser d’à peine trente kilomètres ainsi que pour prendre Seelow et ses hauteurs. Certes, vouloir capturer Seelow en un jour était un peu exagéré, mais là on parle de quatre jours de combats entre des forces allemandes affaiblies face à une Armée rouge au meilleur de sa forme.

Elle a la supériorité matérielle et technologique, énormément de munitions et de soldats à sa disposition grâce à une logistique efficace, sans oublier la suprématie aérienne. Joukov impose à l’adversaire une bataille d’anéantissement terrible, des affrontements si violents que l’armée allemande n’est pas censée encaisser.

C’est une masse de plus de 700 000 hommes équipés de 3 000 chars et de plus de 15 000 pièces d’artilleries qui ont été retenus pendant environ 96 heures par des forces allemandes inférieures en nombre et parfois sous-équipées.

Pourquoi cet énorme contretemps, alors que Joukov avait toutes les cartes en main pour réussir à percer rapidement ? Si on résume grossièrement, il y a trois éléments qui peuvent expliquer cela.

Premier élément : le manque de renseignement. Le temps est exécrable au mois d’avril, il est couvert et il pleut régulièrement. La reconnaissance aérienne est inefficace, et Joukov n’a globalement aucune idée des dispositifs ennemis dans les hauteurs. Les emplacements de batteries allemandes sont inconnus. Joukov ne reconnaît le terrain qu’un dernier moment, lorsqu’il envoi la veille du 16 avril des équipes de déminages devant ses lignes.

Il sous-estime également Theodor Busse. Lorsqu‘il apprend qu’il a évacué ses deux premières lignes de défense avant le bombardement du 16 avril, cela le surprend totalement. Il ne le croyait pas capable d’un tel discernement, puisque cela signifie perdre d’avance neuf kilomètres sans combattre. Deuxième élément : les choix opérationnels. Staline ne veut pas perdre de temps, il souhaite prendre Berlin d’ici le 1er mai afin de marquer l’histoire.

Joukov prévoit donc l’assaut frontal devant Seelow pour en finir le plus vite possible. C’est un plan simple mais coûteux et compliqué à réaliser, comme nous l’avons vu précédemment. D’autres plans étaient pourtant possibles. Joukov pouvait contourner les collines par le nord ou par le sud, rendant inopérant les défenses de Busse, voire même l’ensemble des plans de défenses de la 9e armée. Mais c’est Staline dirige les opérations et il refuse directement. Contourner Seelow signifie en effet traverser l’Oder une nouvelle fois, ce qui implique construire des ponts et de nouvelles voies ferrées.

En gros il aurait fallut deux semaines de plus pour franchir une nouvelle fois l’Oder, puis encore cinq jours pour arriver à Berlin. Pour Staline, cette perte de temps est intolérable. Ce n’est pas un hasard si en plus il exacerbe la rivalité Koniev/Joukov, en leur sous-entendant que le premier qui arrivera devant Berlin aura la gloire et les honneurs de la victoire. Au lieu d’encercler Seelow, Joukov n’a donc pas le choix que d’organiser un assaut frontale, tout en espérant y perdre le moins de temps possible pour arriver à Berlin avant son rival Koniev. Ce qui nous amène au Troisième élément : les choix tactiques. Utiliser les projecteurs de DCA en pleine nuit, et encore de façon périodique, est une idée hasardeuse, qui ne sert à rien sauf à aveugler les soldats. Joukov surévalue aussi le potentiel de son artillerie, carte maîtresse de l’Armée rouge, même si pour le coup la violence inouïe du bombardement préliminaire peut naturellement lui faire croire que l’avance sera rapide.

En revanche, l’engagement direct et sans tarder des centaines de chars et de dizaines de milliers d’hommes sur un terrain boueux constitue un mauvais choix tactique. Les rares routes sont toutes minées, et tout char qui s’y aventure est allumé depuis les hauteurs. Résultat : les soldats avancent sans couverture pour se faire massacrer par les mortiers et les mg 42. Les chars qui tentent de traverser les champs sont visés par l’artillerie anti-char, quand ils ne sont pas purement et simplement coincés dans un trou d’obus à moitié inondé. L’idée d’envoyer à la mêlée ses deux armées de tank (1er armée de chars de la Garde et 2e armée de chars de la Garde) afin d’accélérer la progression est tout simplement catastrophique. Ce sont près de 1 500 chars et 20 000 véhicules de transport qui sont engagés au centre du champ de bataille dés 11 heures, alors que l’artillerie allemande pilonne tout ce qui bouge.

De fait, des embouteillages d’anthologie se forment, ce qui multiplie les pertes inutiles. Il est vrai qu’à moyen terme, l’engagement direct de ses deux armées de tank a permit une percée au centre, avec la prise de la plupart des hauteurs entre le 17 et le 18 avril. Mais à court terme cela signifie aussi sacrifier quantité d’hommes et de chars face à la défense allemande. Sacrifier symbolise d’ailleurs bien le destin des unités soviétiques du 1er Front de Biélorussie, au regard des pertes finales. Celles-ci se passent de commentaire.

Entre 27 000 et 30 000 soldats soviétiques ont été tués, chiffres qui varient selon les sources.

Le nombre de blessés/ disparus est inconnu, mais il est aussi très élevé, probablement autour des 50 000. C’est tout simplement énorme, et tout ca pour seulement une avance d’une trentaine de kilomètres. A titre de comparaison, la bataille de Tcherkassy de janvier-février 1944, réputée pour être une boucherie, n’a coûtée que « 25 000 » tués à l’URSS pour une durée de 25 jours. De fait, si stratégiquement Seelow est une victoire, qui ouvre directement à Staline la route de Berlin, elle tactiquement très mal menée par les Soviétiques. De plus, 734 blindés doivent être rayés des listes. C’est l’équivalent de l’effectif complet d’une armée de tank ! Une véritable victoire à la Pyrrhus, dans laquelle le Frontovik est sacrifié sans état d’âme sur l’autel de la victoire.

Quand à la 9e armée allemande, celle-ci est dans un piteux état après la bataille. En acceptant le rythme de combat infernal proposé par Joukov, et malgré le renfort de trois divisons SS, elle est passée au bord de la destruction. Ses stocks d’artillerie sont presque vides, de nombreux canons ont été abandonnés sur le champ de bataille. L’artillerie russe, la « reine des batailles » est responsable de la majorité des pertes allemandes. En perdant les hauteurs du secteur centre dès le 17 avril, Busse laisse une brèche énorme en plein milieu de sa défense, brèche qui est par la suite exploitée par les chars de Joukov. A partir de cet instant, chaque kilomètre perdu est irrattrapable, car Busse n’a pas les moyens humains et matériels de les reprendre.

Il engage toutes ses réserves dans les premières 48 heures. Les rares renforts qui arrivent depuis l’Ouest au cours de la bataille, comme la 11e division SS Nordland, sont expédiés directement dans la mêlée sans perdre de temps. Car c’est là tout le problème : si Busse inflige d’énormes pertes aux Soviétiques, celles qu’il subit lui font largement plus mal. Son infériorité numérique, déjà accrue avant la bataille, ne fait que s’aggraver au fil des jours, pour atteindre la rupture le 19 avril. La bataille de Seelow représente également pour le Reich une belle boucherie. En quatre jours, 12 000 Allemands ont trouvé la mort, 10 000 autres sont portés disparus ou ont été faits prisonniers. Ces pertes sont insupportables, elles sont trop difficiles à compenser. Pour info, Paulus déplore 12 000 tués et 40 000 blessés dans l’ensemble de la bataille de Stalingrad, de septembre 1942 à février 1943. Il a perdu plus précisément entre 4 000 et 5 000 tués durant les combats urbains proprement dit (septembre-novembre 42).

Cela signifie que Seelow est plus meurtrière par rapport à Stalingrad (si on ne compte pas les prisonniers), pourtant unanimement reconnu comme un désastre sans précédent.

La 9e armée est exsangue, elle ne peut désormais empêcher la prise de Berlin. Ses unités sont presque toutes affaiblies après ces quatre jours de combats infernaux. La 5e division de chasseurs est en sous-effectif, tandis que la panzer divison Müncheberg a perdu l’ensemble de ses moyens blindés et sa cohésion. La défaite porte également un coup moral dure aux Allemands. Tous comprennent qu’avec la chute de Seelow, rien ne pourra arrêter les Soviétiques. Les Berlinois paniquent et bon nombre d’entre eux fuient la capitale.

Cependant, Theodor Busse peut être fière de sa prestation. Ses défenses sont solides et bien pensées, il utilise à merveille les hauteurs pour augmenter l’efficacité de son artillerie. Son idée d’inonder la vallée de l’Oder, puis d’évacuer ses deux premières lignes de défenses en sachant qu’elles seraient bombardées renforce son avantage du terrain. En faisant cela, il transforme la vallée en un gigantesque champ de boue et d’eau, impraticable pour tout véhicule non doté de chenilles. Un vrai no man’s land, digne de Passchendaele. Ses maigres réserves sont également bien utilisées, même si Busse n’hésite pas à donner l’ordre de retraite pour éviter qu’elles soient encerclées.

En revanche, en dépit de cette remarquable préparation tactique, les Allemands ont deux défauts majeurs : ils n’ont pas la suprématie aérienne, ni les forces blindés requises pour soutenir le même rythme que les Soviétiques. Sans un vrai appui aérien, et soumis à des bombardements d’artillerie qui n’en finissent pas, les soldats allemands doivent constamment baisser la tête, voire reculer pour ne pas finir en morceaux. La consommation de munition est effarante, la logistique allemande est débordée et est incapable de tenir le coup. De fait, l’approvisionnement ne suit pas, et des unités se retrouvent en une journée à court de munitions. Les tubes des 88mm comme ceux des Panzers font des cartons, mais là encore la supériorité numérique des Soviétiques est trop importante. De plus, lorsque les crêtes sont prises, toute unité allemande qui ne retraite pas est automatiquement encerclée puis détruite.

Les soldats de Busse font toutefois preuve d’un grand courage et d’une motivation indéniable au cours de la bataille, sans doute aidés par « l’effet Nemmersdofr » et, aussi, la peur d’être fusillé comme déserteur par le régime nazi. Ils savent surtout ce qui les attend s’ils sont faits prisonniers : le goulag et des années de travaux forcés en Sibérie, comme leurs camarades de Stalingrad. Il n’est donc pas étonnant de voir ces hommes résister férocement à l’Armée rouge, celle qui menace leurs familles. Enfin, Busse sait utiliser les erreurs tactiques de Joukov : son entêtement à réaliser un assaut frontal avec l’ensemble de ses blindés est exactement ce qu’il attendait. Busse sait par où vont passer les Soviétiques, et il peut donc miner les chemins, préparer ses hommes et prérégler ses pièces d’artillerie en conséquence.

C’est pourquoi les Soviétiques doivent payer le prix fort pour pouvoir accéder aux hauteurs, sous un feu allemand dense et efficace. La leçon du Küstrin, durant laquelle l’offensive allemande pour sauver la ville a échoué à cause de la boue et des routes minées et bombardées par l’artillerie, n’a visiblement pas été retenue.

Conclusion

Ainsi, nous pouvons dire que Seelow est une bataille atypique. Le champ de bataille est compartimenté, puisque à part les hauteurs et les routes, tout est un mélange impraticable de boue et de débris. L affrontement accumule de nombreux superlatifs, il oppose deux armées qui ne sont pas du tout équivalentes, tant la supériorité numérique et technologique russe est flagrante. Rien que durant la journée du 16 avril, Joukov a tiré 1,15 millions d’obus et 50 000 roquettes. C’est tout simplement gigantesque. Cela dépasse le million d’obus symbolique tiré par les Allemands le 21 février 1916 à Verdun, épisode qui marque encore aujourd’hui les esprits. La bataille de l’Oder, débutée à Küstrin, est enfin terminée.

Avec la chute de Seelow, c’est toute la défense allemande de l’Ostfront qui est fragilisée. Pire, la route de Berlin est désormais ouverte, et rien ne peut arrêter les (trop) nombreuses forces de l’Armée rouge. En refusant toute retraite, Hitler condamne ses forces à l’encerclement. La 9e armée est encerclée au chaudron de Halbe, tandis que c’est plus de 750 000 soldats allemands, dont beaucoup de membres du Volkssturm sans grande valeur militaire, qui sont encerclés à Berlin. En voulant à tout prix combattre jusqu’au bout, Hitler n’a fait qu’augmenter le nombre de morts et les destructions de son pays.

Si on caricature, Theodor Busse ressemble un peu au spartiate Léonidas. Comme Busse, Léonidas combat et résiste à une armée perse largement supérieure en nombre, dans un endroit qui est facile à défendre, à savoir les Thermopyles.

Comme Busse qui ne pouvait reculer sous peine de perdre Berlin, Léonidas ne pouvait reculer sous peine de renter chez lui en perdant honneur et dignité face à Xérès, venu envahir l’ensemble de la Grèce. Et comme Seelow, les Thermopyles représentent une bataille d’anéantissement, dans laquelle les Spartiates ploient sous le nombre malgré une résistance féroce. Il est vrai cependant que cette caricature est un peu exagérée, puisqu’elle appartient à un contexte différent. Quoi qu’il en soit, la prestation de Joukov durant cet affrontement est mauvaise, pour ne pas dire très inefficace. Joukov est certes le plus grand maréchal soviétique de la guerre, et probablement un des meilleurs officiers de l’histoire militaire. Mais là, sa conduite de la bataille est immonde, ses choix tactiques sont désastreux. Ils rendent la bataille de Seelow plus difficile à mener qu’elle ne l’était au départ ! Ses projecteurs, son obstination à conduire un assaut frontal ainsi que sa volonté d’engager dés le premier jour deux armées de tank, pourtant contraire aux principes de l’art opératif soviétique… tout ces éléments ne font que profiter à la défense allemande.

Le coût humain et matériel grimpe en flèche d’heure en heure, pour atteindre des proportions énormes, qui vont bien au-delà des prévisions de l’état-major soviétique. Selon l’historien Jean Lopez, Seelow constitue la pire prestation de Joukov durant le conflit, avec l’Opération Mars. Cette dernière est une offensive contre la ville de Rjev en novembre-décembre 1942, et c’est un échec si sanglant que Moscou a tout fait pour étouffer l’affaire, y compris en faisant disparaître les rapports de la bataille. Même si stratégiquement cette opération a soulagé le front de Stalingrad, en obligeant les Allemands à déployer de nombreux renforts, il s’agit là de la pire défaite de Joukov.

La prestation de Theodore Busse est quant à elle bonne, voire même très bonne. Avec ses faibles moyens et sans aucune réserve blindée vraiment capable de menacer les Russes, il a réussit contre toute attente à tenir tête à Joukov pendant quatre jours entiers. Il est vrai que les erreurs de Joukov ont jouées un rôle important, mais il ne faut pas sous-évaluer le talent de défenseur qu’est le tacticien Busse. Son audace d’avoir laissé neuf kilomètres sans combattre pour limiter les dégâts du bombardement le 16 avril s’est avérée payante.

La défense allemande est globalement bien coordonnée et aussi tenace qu’elle le peut ; ses soldats occupent de bonnes positions et se battent avec acharnement. Par exemple le 17 avril, un Tiger II bien placé en embuscade parvient à retarder une colonne soviétique entière pendant deux heures. Busse a certes perdu Seelow, mais vu la puissance de l’Armée rouge en 1945, tant au niveau des 6 millions d’hommes mobilisés qu’au niveau de son matériel et de sa logistique, il n’y avait pas d’autre issue possible. Avoir résisté pendant quatre jours au meilleur maréchal soviétique de la guerre et à ses unités, parmi les meilleures de l’Armée rouge, constitue une belle prouesse.

Cette bataille démontre enfin à quel point les vies des soldats soviétiques ne représentent presque rien pour Staline. Berlin doit être prise le plus tôt possible, peu importe le coût humain. Seul compte les finalités, et tout doit être mis en œuvre pour que l’URSS remporte la victoire finale à Berlin. Comme l’Oncle Joe, surnom donné au dictateur par Roosevelt, le dit si bien «  Ce qui compte ce n’est pas le vote, c est comment on compte les votes. ».