Opération Chariot, 27 mars 1942

L’opération Chariot intervient moins d’un an après la destruction du Bismarck. Les commandos britanniques réalisent un raid audacieux à Saint-Nazaire.

Les commandos britanniques attaquent Saint-Nazaire.

Introduction :

Coulez le Bismarck. Non ce n’est pas une citation de Churchill ou d’un amiral de la Royal Navy, mais bien le titre d’un film. Coulez le Bismarck est sorti en mai 1960. Il réalisé par le réalisateur britannique Lewis Gilbert, le même qui a tourné en 1977 le James Bond L’Espion qui m’aimait, un bon film au passage. Coulez le Bismarck s’inspire de fait réels, ceux de la traque du Bismarck dans l’Atlantique ouest par la Royal Navy. Le titre est d’ailleurs bien choisit, car le cuirassé allemand fait paniquer l’ensemble de l’amirauté britannique. Le 24 mai 1941, lors du combat d’Island, le cuirassé allemand (bien aidé il est vrai par le croiseur lourd Prinz Eugen, de classe Admiral Hipper) coule le croiseur de bataille HMS Hood et endommage le cuirassé HMS Prince Of Wales.

A environ 15 000 mètres de distance, un obus de 380 mm tiré par la cinquième bordée du Bismarck explose à proximité de la soute de munition arrière. Mal protégée, celle-ci fait immédiatement sauter l’ensemble du navire. Sur 1 477 marins, seuls trois survivants seront retrouvés. C’est une défaite navale britannique, une des rares durant le conflit. C’est surtout un véritable affront. Le Hood, l’une des plus rapides unités de la Royal Navy et fleuron de l’amirauté depuis 1918, a été coulé en l’espace de seulement huit minutes. La honte, mais aussi la peur s’empare de Londres. Désormais, elle va mettre tous les moyens à dispositions pour traquer le Bismarck. Ce dernier a été endommagé durant le combat, et cherche à renter en France, plus précisément à Saint-Nazaire, pour se faire réparer.

L’honneur de la Royal Navy est en jeu, et seule une issue est possible pour effacer la perte du Hood : envoyer par le fond le Bismarck. Après diverses péripéties que nous ne pouvons détailler ici, le gouvernail du Bismarck est bloqué par l’explosion d’une torpille lors d’une attaque aérienne. Sa vitesse réduite, incapable de changé de direction et abandonné par le Prinz Eugen, le Bismarck est rattrapé par les forces navales anglaises. Le 27 mai 1941, il est coulé par les tirs des cuirassés HMS Rodney, HMS King Georges V, et par les croiseurs lourds HMS Dorsetshire et HMS Norfolk. Choqué par la perte de son plus puissant cuirassé, Hitler suspend tout déploiement des navires de guerres allemands dans l’Atlantique, U-Boot exceptés. Moins d’un an après cet évènement majeur de la guerre maritime, des commandos britanniques ont réalisés un raid audacieux et pour le moins efficace à Saint-Nazaire.

C’est l’opération Chariot, une des opérations « commandos » les plus connues du second conflit mondial et probablement le raid anglais le plus efficace réalisé sur le sol français.

Pourtant, cette opération est souvent ignorée du grand public, tout comme ses conséquences sur le déroulement du conflit. Quelles sont les caractéristiques de cette opération singulière ? Comment et pour quelles raisons les Britanniques ont-ils attaqués le port de Saint-Nazaire. Dans un premier temps, nous verrons les préparatifs matineux de ce raid. Dans un second temps, nous étudierons le déroulement de l’assaut contre ce port fortifié et protégé par les Allemands. Enfin, nous analyserons le bilan du raid, à travers ses conséquences tactiques et stratégiques.

Transition : remise en contexte.

Le raid de Saint-Nazaire semble a priori n’avoir aucun lien direct avec la traque et la mort du Bismarck. Et pourtant c’est bien le cas. En 1942, un bâtiment de guerre allemand continue d’alimenter crainte et inquiétude à Londres. Son nom : le Tirpitz ! Fleuron de la Kriegsmarine, admis à la ligne de bataille le 25 février 1941, il n’est ni plus ni moins que le sister-ship du Bismarck, avec toutes ses qualités. Sa vitesse de 30 nœuds est impressionnante, bien plus rapide que la majorité des cuirassés anglais. Son armement principal, composé de huit canons de 380 mm, n’est pas le plus puissant, puisque la Royal Navy dispose des deux unités de la classe Nelson (dont le Rodney) armés de neuf canons de 406mm. En revanche, la cadence de tir rapide des 380 mm (deux fois supérieure aux 406mm anglais) associée à des organes de visés précis et efficaces rend tout duel contre le Tirpitz très risqué, même en cas de supériorité numérique. Pour Londres, le Tirpitz fait figure de monstre.

C’est en effet un bâtiment capable de menacer les convois alliés et de défier n’importe quelle escorte alignée par les Anglais. Il ne faut pas non plus oublier que la traque du Bismarck a mobilisé pas moins de sept croiseurs ou cuirassé de la Royal Navy, sans parler du porte-avions HMS Ark Royal et de son escorte. Ce sont là d’importantes forces mobilisées, et ce contre un unique navire allemand. Et encore, le Bismarck a vendu chèrement sa peau. 2 900 obus ont été tirés par les Anglais, et son blindage est si épais que le Rodney a été forcé d’utiliser ses torpilles pour le couler. Au passage, un cuirassé qui en torpille un autre constitue un cas unique durant la Seconde Guerre Mondiale.

La perte du Hood, et la traque qui s’en suit pour le venger représentent des évènements calamiteux pour la Royal Navy, car l’issue est longtemps restée incertaine. De plus, la mobilisation de plusieurs prestigieuses unités anglaises, comme le Rodney, le Repulse ou le King George V, représente d’indéniables risques, voire une honte supplémentaire si l’un d’entre eux venait à être coulé. Il est surtout coûteux d’entretenir et de mobiliser des grosses unités navales pour faire face à toute sortie en mer du Tirpitz. Dés lors, Londres réfléchit à une autre option. Celle-ci serait moins coûteuse et renverserait, dans le meilleur des cas, la situation stratégique et diminuer, peut-être stopper les potentielles sorties du Tirpitz. En effet, si le Tirpitz est ancré depuis début 1942 dans un fjord de Norvège, la Royal Navy craint ses sorties en mer, qui menacerait alors les convois et donc l’approvisionnement entre la Grande-Bretagne et les autres pays alliés.

Churchill fait dés lors la neutralisation de ce navire une de ses priorités. Or, il se trouve que le port de Saint-Nazaire, d’après les renseignements britanniques, abrite une forme de radoub bien particulière : la forme Joubert. Une forme de radoub est un bassin qui permet l’accueil des navires pour des réparations. Il peut être asséché, ce qui permet aux ouvriers de travailler les parties immergées du navire. Or, il se trouve que la forme Joubert est la seule infrastructure française capable d’accueillir les monstrueux cuirassés du Reich que sont le Tirpitz et son frère défunt le Bismarck.

Elle mesure 350 mètre de long et elle est large de 50 mètres, c’est donc une infrastructure portuaire impressionnante et sans égale en France. Si le bassin venait à être détruit, le Tirpitz ne pourrait plus faire de sortie dans l’Atlantique pour menacer le commerce allié, car aucun port en France ne peut accueillir un cuirassé aussi imposant (250 mètres et plus de 50 000 tonnes tout de même) pour des réparations. Ainsi, sans base arrière pour le réparer, Churchill estime que l’Allemagne ne voudra plus engager le Tirpitz. L’objectif est donc tout trouvé : s’infiltrer dans le port de Saint-Nazaire et détruire la forme Joubert. Plus facile à dire qu’à faire néanmoins.

Au début de l’année 1942, Churchill demande au Combined Opération de concevoir un plan d’attaque. Cette organisation est dirigée depuis octobre 1941 par Lord Louis Mountbatten, un proche de la famille royale britannique. Entré à la Royal Navy en juillet 1916, il commande plusieurs destroyers durant l’entre-deux-guerres, puis participe à la campagne de Norvège à la tête de la 5e flottille de destroyers. Il aide à l’évacuation des troupes alliées en Norvège, puis escorte des convois dans l‘Atlantique. Il possède donc une expérience non négligeable en matière de guerre maritime.

Il est ensuite nommé à la tête du Combined Opération, organisation dont le but est de désorganiser l’ennemi en menant des raids en territoire occupé. Il collabore de près avec la RAF et la Royal Navy, ce n’est donc pas une organisation indépendante. Lord Mountbatten est l’un des artisans de l’opération Chariot, mais aussi du raid sur Dieppe le 19 août 1942 à travers la très controversée opération Jubilee. Ces opérations interarmées reposent sur les commandos britanniques. Ces hommes sont entraînés à la manière des Kommandos Boers. Ces miliciens ont posé des problèmes aux soldats de Sa Majesté lors de la seconde guerre de Boers en 1899-1902, car leurs petites colonnes harcelaient les communications anglaises, leur rapidité étant leur principal atout.

L’Angleterre devait alors mobiliser des dizaines de milliers de soldats et faire interner dans des camps de concentration (dans lesquels la malnutrition et la maladie régnaient) la population en guise de représailles pour combattre les rebelles. Churchill et Lord Mountbatten s’en inspirent pour l’entrainement de leurs commandos. Le but recherché avec ce type d’unité est simple : accomplir la mission avec un minimum de moyen, de façon précise et rapide afin de ne pas laisser le temps à l’ennemi d’organiser une riposte. L’entrainement est rude, et la formation du commando est largement plus coûteuse qu’un soldat ordinaire. De fait, le nombre de ces hommes déployés en opération est assez faible, souvent inférieur au millier. C’est néanmoins jugé suffisant à l’égard de leurs missions, qui demandent vitesse, agressivité et discrétion. Le premier raid, l’opération Claymore lancée le 4 mars 1941 en Norvège, est un franc succès.

La cible, des installations pétrolières et chimiques, à été neutralisé. Plus de 250 soldats et chercheurs allemands ont été faits prisonniers pour la perte d’un seul blessé britannique. Cette victoire montre que les commandos sont des outils précieux pour remplier des missions d’infiltration et de destruction dans le territoire ennemi. Le second fait d’arme des commandos, l’opération Biting (ou raid de Bruneval), est également un succès. Le 27 février 1942, 120 commandos s’emparent de plusieurs matériels électroniques dans une station de radar allemande située sur les côtes normandes. Ce raid permet d’analyser la composition des radars présents sur la côte ouest, puis de les brouiller par la suite. Le renseignement a été fourni par la RAF et par le réseau Confrérie Notre-Dame. Créé en 1940, c’est un réseau clandestin qui fournit des informations à Londres et à la France libre. En revanche, s’attaquer au port de Saint-Nazaire est un autre défi, qui n’a rien à voir avec l’assaut d’une simple station radar.

Partie 1 : les préparatifs pour réaliser l’opération de tous les dangers.

Saint-Nazaire est un port d’une importance capitale pour l’occupant allemand. Il est idéalement situé, et offre une base logistique remarquable pour les opérations maritime dans l’Atlantique. Il offre un abri pour les U-Boot, avec la construction à partir de mars 1941 de U-bunker, des abris bétonnés pour protéger les sous-marins des bombardiers alliés. Si les ports de Lorient et de Brest sont ceux qui abrient les plus gros (et les plus innovants) U-bunker, ceux de Saint-Nazaire sont remarquables par leur protection. Les murs atteignent 3m 60 d’épaisseur, et sont capables d’encaisser facilement des bombes de 500 kg. Saint-Nazaire est également la porte d’entrée vers l’estuaire de la Loire, un des principales artères fluviales de France.

Enfin, les Allemands sont également conscients de l’importance que représente la Forme Joubert, le seule endroit capable de faire réparer tous les navires de guerre du Reich, dont les fameux Bismarck et Tirpitz. Saint-Nazaire est une place stratégique de première importance pour les Allemands et une des bases les plus essentielles à la Kriegsmarine. En conséquence, l’ensemble du port est protégé par des batteries de Flak sous abris bétonnés, de nombreux postes de mitrailleuses, et tout navire approchant l’estuaire de la Loire est contrôlé. Des batteries Flak de 20 mm, 40 mm, 75mm voir 150 mm pour les plus lourdes, il y a de tout ! C’est, après Brest, le port le plus fortifié de France ! L’entreprise britannique est donc pour le moins audacieuse et très risquée.

Churchill est cependant prêt à relever le défi. Si affronter le Bismarck a constitué une dure épreuve pour la Royal Navy, combattre le Tirpitz représente la même difficulté. Il faut donc tout faire pour éviter qu’il retourne dans l’Atlantique, et cela passe par la destruction de la forme Joubert. L’accès à la cible est assez simple : il faut naviguer en direction de l’estuaire, puis, avant d’accéder au bassin de Saint-Nazaire, lequel abrite les destroyers et les U-Bunker, tourner directement au nord ouest du port. La forme Joubert est longue et imposante : elle est donc immanquable à la vue de tout navire qui s’approche du port. De plus les reconnaissances aériennes de la RAF confirment que la cible est bien protégée, et que franchir l’entrée de l’estuaire sera tout sauf facile.

Pour approcher de façon discrète, les Britanniques ont une idée de génie : transformer un vieux destroyer pour qu’on le confonde avec un navire allemand. Le HMS Campbletown, vieux destroyer construit en 1918, est sélectionné. C’est à l’origine un destroyer américain de classe Town, mais il est donné à la Grande-Bretagne selon le Destroyers for Bases Agreement. Cet accord signé entre Londres et Washington le 2 septembre 1940 voit les Etats-Unis donner une cinquantaine de destroyers aux Britanniques en échanges de bailes de 99 ans sur des terres anglaises, entre autres à Terre-Neuve et dans les Antilles. C’est à ce moment-là une alternative au Cash and Carry, clause de neutralité adoptée en 1939 qui oblige tout partenaire des Etats-Unis à payer en argent comptant ce qu’il voulait acheter. Cette loi permettait à Roosevelt de calmer les nombreux députés isolationnistes américains, partisans farouche de la doctrine de Monroe, tout en aidant les démocraties occidentales.

En fait, cela profite surtout à l’Angleterre, qui se retrouve seul face à Hitler après la Blitzkrieg de mai-juin 1940. Or, lors de l’achat de ces destroyers, Londres commence à peine à sortir de la féroce bataille d’Angleterre, et elle n’a pas les moyens financiers de payer tout ce qu’elle achète à l’Oncle Sam. Elle préfère donc céder des bailes sur ses colonies, c’est plus facile que de trouver du cash. C’est un destroyer de classe Wickes, capables de filer à plus de 35 nœuds et armé de quatre canons de 102mm et d’un canon de 76mm. Le plan est alors simple : pendant que des commandos neutralisent les installations portuaires autour de la forme Joubert, le HMS Campbletown sera lancé contre l’objectif, tel un navire bélier, puis explosera. Vu qu’il est obsolète et en même temps rapide, c’est le navire idéal pour ce genre de mission. Pour que le raid ait une chance de réussir, il est « transformé » pour ressembler à un destroyer allemand.

Deux de ses cheminées (sur quatre) sont retirées, tandis que seul le canon de 76 mm est conservé. Des canons de 20 mm, au nombre de huit, sont ajouté sur le pont, afin de défendre le navire sans avoir l’encombrement d’arme anti-aérienne de gros calibre, tandis que une plaque de blindage est ajouté sur le pont afin d’assurer un minimum de protection. Le navire est pour le reste dépouillé de tout matériel superflu. On installe l’explosif visant à détruire la forme Joubert dans la cale du navire, proche de la proue. Le destroyer embarque 24 grenades sous-marines Mark VII.

La mark VII est la grenade sous-marine standard de la Royal Navy au début de la guerre. Elle pèse 191 kg et contient 132 kg d’amatol, un puissant explosif. Ce sont donc 3, 168 tonnes d’explosif qui sont cachées dans des cuves de ciment. Les charges sont prévues pour exploser huit heures après l’enclenchement du détonateur, qui se fait à distance. Le choix des grenades sous-marines est simple : ces armes peuvent exploser dans l’eau, un avantage si le destroyer est coulé à proximité de l’objectif. Quand aux cuves de ciment qui les renferment, il s’agit à la fois de les mettre à l’abri des regards indiscrets, si par exemple le destroyer est capturé, mais aussi de les protéger des balles et des explosions.

Cela serait fort regrettable si le destroyer explose après avoir reçut un coup. On peut voir à travers cette préparation minutieuse que les Britanniques sont prêts à toute éventualité, tout en étant conscients que le raid se déroule dans un endroit très dangereux. Les précédentes reconnaissances aériennes l’ont prouvé, tout comme les renseignements français du réseau La Confrérie Notre-Dame : s’introduire dans Saint-Nazaire ne sera pas une chose aisée, et il y a fort à parier que la garnison va être réactive et utiliser tout son arsenal de défense pour détruire les intrus, des mitrailleuses aux canons de Flak. C’est pourquoi une diversion sera organisée : 60 bombardier moyens (des Vickers Wellington et des Amstrong Withwork Whitley, des appareils obsolètes également) devront bombarder le port de Saint-Nazaire avant l’arrivé des commandos pour divertir la défense et créer de la confusion. Pour envahir un des endroits les mieux défendus de France tout en étant discret, il faut faire des compris. C’est pourquoi la force britannique du raid est assez légère par rapport aux moyens lourds de la défense allemande.

Le HMS Campbletown est escorté par la canonnière MGB 314. C’est elle qui doit guider le raid et assurer le commandement de l’opération. 611 hommes, 345 marins et 266 commandos) participent au raid. Les commandos sont transportés par 16 vedettes rapides. La flottille quitte l’Angleterre le 26 mars dans l’après midi. Il fait beau et la mer est calme, le trajet se déroule sans problème. Même si les hommes sont motivés, tous savent qu’ils vont au devant d’un grand danger. C’est dans ces moments là que le courage se confond avec la témérité…

Partie 2 : Haut-les-cœurs, soldats ! L’assaut sur le port de Saint-Nazaire.

Les commandos sont cependant prêts à passer à l’action. Ils ont été entraînés pendant plus de deux semaines à des débarquements dans les ports anglais de Rosyth, Cardiff et Southampton. Ils ont appris à poser des explosif et à les enclencher avec rapidité, tout comme ils ont appris à reconnaître la cible. Des séances répétées d’analyse des docks de Saint-Nazaire, à base de photographies aériennes et de maquettes, ont également lieu. Cet entrainement intensif, associé à des exercices pratiques « grandeur nature » font que les dirigeants britanniques ont toute confiance en ces hommes. En se rapprochant d‘Ouessant, la flottille rencontre un U-Boot, le U-593. Ce dernier est mis en fuite, mais il n’est pas coulé. Il va alors alerter les forces allemandes de l’arrivée d’une flottille anglaise. Le problème c’est que l’alerte est vague : le sous-marin ne précise pas le nombre de navires britanniques, ni où ils vont.

Mais c’est malgré tout mieux que rien. Les bateaux anglais battent pavillons allemands et se font passer pour des unités de la Kriegsmarine. De fait, aucune autre rencontre ni interception n’est à déplorer (sauf deux chalutiers français mais c’est un fait mineur). La flottille se rapproche de l’objectif dans la soirée. Le temps est froid et couvert. Les charges des grenades sous-marines sont amorcées vers 23h00. Dans huit heures environ, elles exploseront. A 23h30, la RAF bombarde comme prévu le port. Mais la diversion ne sert à pas grand-chose. En raison de la mauvaise visibilité, peu de bombes tombent réellement dans le port (quatre au total selon les sources). De plus, elle met en alerte la défense côtière, qui estime que cette attaque ne présage rien de bon. A 1h25, la flottille entre dans l’estuaire.

Elle bat pavillon allemand et feux éteints, pour être le discret possible. Les Allemands l’aperçoivent immédiatement, pensant alors qu’il s’agit d’unités de la Kriegsmarine. Ils communiquent par signaux lumineux avec les navires britanniques. En face, on tente de répondre avec des même signaux. Les Anglais ont même un homme qui pare la langue de Goethe. Mais malgré cela, ils avaient du mal à répondre aux signaux allemands. La garnison, confuse mais pas stupide pour autant (surtout qu’elle est sur ses garde à cause du raid aérien) ouvre le feu à 1h28. Ce gain de temps va être cependant précieux pour le bon déroulement du raid.

La canonnière MGB 314 mène l’assaut, sous une pluie de balle et d’obus. Il reste 1 500 mètres à parcourir avant l’objectif.

Les explosions dans l’eau se succèdent, les obus Flak de 20 et de 40 mm encadrent rapidement le destroyer, qui constitue la plus grosse cible, tandis que les balles traçantes fusent de tous les côtés. Les commandos sont certes préparés durement à cette opération, mais le déluge de plomb dépasse en intensité toutes les prévisions. La nuit est illuminée par les projecteurs et les balles traçantes. La flottille se sépare. Alors que le destroyer fonce à vive allure sur la forme Joubert, les vedettes de commandos filent vers les docks. Chaque vedette embarque une équipe de 14 ou 16 commandos qui ont chacun ses objectifs. Il faut détruire les écluses du grand bassin, qui abrite les U-Boot, ainsi que les stations de pompages et l’autre entrée de la forme Joubert. Les vedettes sont en bois afin de gagner en légèreté (et donc en vitesse), mais elles sont également fragiles. Trois vedettes coulent juste après avoir débarqué les commandos. Le pont de rendez-vous pour le rembarquement est la jetée « le vieux Môle », situé en face de la forme Joubert.

Si les commandos atteignent leurs objectifs en matière de destruction, ils n’arrivent pas à s’emparer du « vieux Môle », car la résistance de la garnison est beaucoup plus forte que prévu. Pendant ce temps, le HMS Campbletown arrive à vive allure sur la frome Joubert. Aveuglé par les projecteurs et criblé de balles et d’obus, il n’aperçoit réellement l’objectif qu’à deux cent mètres. A 1h34, il s’écrase sur la porte/écluse de la forme Joubert. Il était temps, car ca coque commençait à être troué comme une passoire. L’écluse encaisse le choc sans grand dommage. L’équipage débarque immédiatement, mais tout n’est pas joué. Il faut trouver un point de rembarquement et vite. La moitié des vedettes ont déjà été coulés par le feu intense des défenses, et des marins sont à la mer. Une vedette tente de prendre les survivants, mais elle rapidement prit à partie par les canons allemands et elle chavire.

La défense allemande à terre, d’abord confuse, se reprend rapidement et les commandos subissent de lourdes pertes. Les officiers, dans la gravité de la situation et ne pouvant rembarquer convenablement, prennent une décision radicale : chacun pour soi ! Des vedettes arrivent à s’approcher des docks pour prendre un maximum de commandos, mais elles ne peuvent rester sur place bien longtemps sous peine d’être coulées. Les renforts allemands arrivent, et les commandos doivent se disperser, tout comme les marins qui sont avec eux. Sachant qu’ils ne peuvent soutenir une confrontation avec des soldats allemands nombreux et bien armés, ils se cachent dans les quartiers résidentiels. Une farouche et pénible traque commence alors. La majorité des commandos, encerclés et à court de munitions, sont capturés durant les 24 heures qui suivent, et ce malgré leur dispersion dans le port et la ville. La canonnière de commandement MGB 314 a réussit à quitter le port en évitant de nombreux tirs grâce à sa vitesse, mais elle est fortement endommagée.

Au total, seule huit vedettes sur les 16 de départ ont pu quitter l’estuaire, non sans dommages. Le lendemain matin, vers 10h30, le HMS Campbletown explose.

400 officiers, soldats et civils curieux meurent dans l’explosion. On ignore si le navire a été fouillé de fond en comble, mais les soldats allemands n’ont pas réussit à trouver à temps les grenades sous-marines. L’explosion est impressionnante : la porte de la forme Joubert est projetée hors de son rail. Les lourds treuils métalliques sont réduits en éclat, et des fragments de la porte sont projetés avec violence dans le port. L’opération Chariot a alors atteint son objectif.

Partie 3 : Bilan tactique et stratégique du raid.

Tout d’abord, il faut savoir que le bilan brut de l’opération est lourd. 169 commandos ont été tués ou portés disparus, la moitié d’entre eux sont morts sous les tirs allemands avant d’arriver à terre, signe de la fragilité des vedettes. De plus, 232 marins ou commandos sont fait prisonniers, dont 90 sont blessés. La moitié des vedettes reposent au fond du port. Cinq autres commandos arrivent cependant à quitter Saint Nazaire par leurs propres moyens et à regagner la mère patrie. C’est quantité négligeable. Les autres seront libérés à la fin de la guerre. Le taux de perte est donc élevé, puisque trois hommes sur quatre n’ont pas réussit à rentrer en Angleterre. En face les Allemands déplorent 42 tués et 127 blessés lors des combats contre les commandos et de la traque qui s’en est suivit. 400 militaires et civils disparaissent également dans l’explosion.

On raconte l’on a continué à ramasser des débris humains pendant deux jours entiers.

La propagande allemand publie des informations fausses et sous-évaluant l’attaque britannique. Mais, étant donné que le lendemain du raid la frome Joubert a explosé et que l’élimination des commandos est toujours en cour, elle modifie ses informations et les actualise. Le HMS Campbletown est également détruit. Le 29 mars 1942, deux torpilles britanniques qui n’avaient pas explosé la veille se déclenchent. C’est à nouveau la confusion parmi la garnison allemande, qui croit que des commandos sont encore présents dans le port et les alentours. En conséquence les quartiers résidentiels sont fouillés, et de nombreuses bavures sont commises. 16 civils sont tués et une trentaine est blessée. Contrairement à ce qu’affirme une légende, les Allemands n’ont pas rasés des habitations en guise de représailles au raid. Ce sont les bombes alliés qui ont détruit Saint-Nazaire, d’abord les Anglais à partir de 1942, puis les Américains l’année suivante.

Malgré les lourdes parmi les commandos, le raid est un franc succès. 24 cibles différentes ont été attaquées dans le port de Saint-Nazaire, allant des stations de pompage à des installations électriques ou des positions allemandes. Mais, surtout, la cible principale a été détruite. A compté du 28 mars 1942, la frome Joubert est hors d’usage, sa lourde porte n’est plus qu’un amas de débris, ses rails ont été volatilisés. Les Allemands n’ayant pas les moyens de la réparer, la frome Joubert ne sera retapée qu’après la fin de la guerre.

De toute façon, cela aurait coûté énormément de temps et d’argent à l’occupant. Plus aucun navire ne peut désormais venir dans la forme pour y être entretue. Le Tirpitz ne sera plus accueillit à Saint-Nazaire. A l’annonce des résultats, confirmés dans les semaines qui suivent par les reconnaissances aériennes de la RAF, Churchill exulte et félicite les commandos. L’opération Chariot, au-delà de la victoire britannique, entre dans la légende. Elle est aujourd‘hui considéré comme le plus grand chef d’œuvre des commandos britanniques.

Elle incarne aussi, avec le bombardement américain de Doolittle, le raid le plus audacieux jamais réalisé durant la seconde guerre mondiale. Pourtant, si l’attaque est indéniablement un beau succès, des nuances doivent être apportées au niveau de la menace que représente réellement le Tirpitz.

Le Tirpitz est à l’instar du Bismarck, le meilleur navire de guerre allemand, et l’un des cuirassés les plus puissants. L’amirauté britannique en est parfaitement conscience, et n’a pas oublié le calvaire que représentait son sister-ship le Bismarck. La seule présence du Tirpitz dans un fjord norvégien suffit à menacer les convois alliés en direction de l’URSS. Il justifie également la présence de grandes unités de la Royal Navy (cuirassés, croiseurs lourds ect) que ce soit dans la rade de Scapa Flow ou en patrouille pour protéger les convois.

En fait, la réalité est plus complexe que cela. Sans détailler la carrière opérationnelle du Tirpitz, largement documentée pour la bonne et simple raison que son sister-ship le Bismarck est entré dans la légende, celle-ci est assez brève. Entré en service le 25 février 1941, il est expédié dans un fjord de Norvège dés janvier 1942, sachant qu’il changera de cachette à plusieurs reprises durant la guerre. Mais le Tirpitz est surcoté pour au moins trois raisons. Premièrement, les quotas de carburants alloués à la Kreigsmarine diminuent d’année en année, ce qui de facto limite les opérations du navire. Le front soviétique demande énormément de carburant pour les panzers divisons et la Luftwaffe, sans parler de l’Afrikakorps dirigé par Rommel qui doit vivre sur les stocks ennemis pour éviter la pénurie. De plus, les stocks de carburants de la marine de guerre sont surtout destinés aux U-Boot, plus nombreux et largement plus efficace en terme de tonnage coulé.

Deuxièmement, le Tirpitz est victime d’une stratégie navale floue. En effet, pour Hitler et l’amiral Raeder, commandant en chef de la Kriegsmarine, la flotte de surface du Reich doit faire le plus de mal aux forces navales alliées tout limitant au maximum ses pertes. Cette stratégie de compromis semble convaincante vu que la marine allemande est inférieur numériquement à la Royal Navy, mais elle en réalité très difficile à appliquer. Les protections des convois deviennent de plus en plus systématique, et l’escorte de la Royal Navy de plus en plus importante. Le risque de combattre des grosses unités anglaises augmente donc, avec la possibilité de voir des navires allemands coulés ou endommagés. Cela pousse Hitler à ne mener que des raids ponctuels contre les convois, tout en faisant pression sur les officiers pour éviter un combat naval avec la Royal Navy.

Le Tirpitz, navire construit à l’origine pour contester la suprématie des mers face à ses homologues britanniques, tout comme l’était le Bismarck en fait, perd donc en utilité. Cette stratégie navale intenable, qui tente de concilier la volonté d’infliger des pertes à l’adversaire tout en prenant un minimum de risques, nous amène à la troisième raison : la peur. Hitler est marqué par la mort de son navire chéri le Bismarck, fleuron de la technologie navale allemande, dont on dit souvent qu’il était invincible. Mais comme pour le Titanic, les aléas de la réalité peuvent vite surprendre. De fait, il est hors de question pour Hitler de perdre son dernier cuirassé « opérationnel » dans un combat naval.

En résumé, aucun des deux camps ne veut voir le Tirpitz naviguer en haute mer !

Les Anglais veulent éviter de subir une humiliation comme celle subie par le Hood contre le Bismarck. Quant au Führer, la perte du Tirpitz serait un coup terrible porté à l’Allemagne, tant en terme de prestige qu’en terme opérationnel, puisqu’il n’y aurait plus aucun cuirassé germanique capable de menacer la Royal Navy. De plus, lorsque le Tirpitz ne joue pas le rôle « d’appât immobile », ses sorties contre les convois sont mal menées et ne servent à rien. Par exemple, lors de sa première sortie de guerre navale le 5-9 mars 1942 (opération Sportpalast contre deux convois alliés en Mer du Nord), le Tirpitz refuse le combat contre l’escorte britannique, et, mal utilisé, n’arrive même pas a attaquer correctement les convois, qui poursuivent leur route en sécurité.

Les autres unités allemandes, comme les croiseurs de bataille Scharnhorts et Gneisenau ou le Panzerschiffe Lützow, sont de belles unités et ont des qualités indéniables, mais elles ne peuvent tenir un combat naval sérieux contre des cuirassés. En fait, le Tirpitz est un peu le symbole de marine allemande post Bismarck : une force navale qui comporte des unités intéressantes et ayant un bon potentiel, mais qui, hormis les U-Boote, se limite à des raides sans lendemain contres les convois. Le reste du temps, le Tirpitz et les autres grosses unités allemandes ne sortent pas. Si on caricature, elles sont là pour la figuration.

En revanche, l’Angleterre surévalue la menace de ces unités, au point de conserver des escadres de croiseurs et de cuirassés en mer du Nord et à Scapa Flow, ce qui lui coûte de l’argent et du carburant. Les (très) rares fois où il sort pour attaquer des convois alliés, c’est limite la panique chez la Royal Navy, car elle sait que c’est un cuirassé difficile à vaincre. Le Tirpitz est en fait un épouvantail, qui fait plus peur qu’il ne l’est. C’est ce qui incite Londres à utiliser tous les moyens possible pour le neutraliser, du raid sur Saint-Nazaire à des opérations de bombardement en Norvège. Au total, 25 missions sont menées contre « la bête » comme le surnomme Churchill, avec des résultats le plus souvent négligeables.

Le Tirpitz est finalement neutralisé le 15 septembre 1944 par un bombardement tactique britannique. Des bombes « sismiques » Tallboy, conçut pour détruire des tunnels ou des ouvrages profondément enterrés, sont larguées contre le navire par des Lancaster. Ces bijoux pèsent cinq tonnes, dont plus de deux tonnes d’explosif. Le navire subit des coups touchants et chavire avec 971 hommes d’équipage. La bête est morte, enfin.

Conclusion

Ainsi, nous pouvons dire que l’opération Chariot est un fait de guerre hors du commun. De par les risques encourus et les objectifs poursuivis, mais aussi avec le déroulement hors du commun de cette opération. La résistance est plus forte que prévu, le bombardement de diversion n’a servit à rien… peu d’éléments jouent en faveur des Britanniques. Malgré de lourdes pertes, les commandos ont fait preuve de professionnalisme et d’un sens du devoir impressionnant. S’attaquer à l’un des sites les mieux défendus de France constitue également un défi en soi, surtout que la flottille pouvait se faire attaquer dés qu’elle quittait les côtes britanniques. Les objectifs sont cependant atteints, et la forme Joubert est hors d’usage.

De plus, c’est une belle victoire au niveau de la propagande, car elle prouve que le Mur de l’Atlantique comporte de nombreuses faiblesses, et que son inviolabilité tant vanté par la propagande de Goebbels est une fake news. Ainsi, le raid de Saint-Nazaire a permit de tester de façon tangible la résistance allemande face à une attaque alliée sur la côte ouest, et ce bien avant la très critiquée opération Jubilee à Dieppe qui aura lieu la même année.

Cela dit, sans remettre en cause le sacrifice tout à fait louable des commandos britanniques, le raid modifie à peine la situation stratégique. Oui, le Tirpitz ne peut plus venir se réparer en France, et c’est une bonne chose. Pour autant, il n’est pas du tout certain qu’Hitler voulait l’envoyer faire une sortie en haute mer pour rejoindre Saint-Nazaire. Cela implique de traverser la Manche et une partie de l’Atlantique, et donc d’être à la merci des escadres britanniques. Or on a vu précédemment que le Führer, traumatisé par la perte de son Bismarck adoré, fait tout pour protéger son dernier cuirassé.

Le Tirpitz remplit à merveille le rôle d’épouvantail, à 90% du temps immobile en Norvège, en faisant peur à la Royal Navy.

Cela est un rôle bien plus utile pour une marine allemande qui n’a plus vocation à contester la supériorité maritime anglaise. En définitif, c’est Churchill qui donne de l’importance au Tirpitz en surestimant sa valeur opérationnel et en faisant tout ce qui est en son pouvoir pour le couler.

Comme le capitaine Jack Sparrow le dit si bien : « Le problème, ce n’est pas le problème. C’est ton attitude face au problème. »