Le raid Doolittle, 18 avril 1942.

Le raid Doolittle du 18 avril 1942 est un acte hautement symbolique en represaille à l’attaque de Pearl Harbor. Il entrera dans la legende.

La réponse au « Jour d’ infamie ».

Introduction

« Jamais autant de gens n’en ont dû autant à si peu d’autres. ». Ce sont les célèbres mots prononcé par le premier ministre britannique Sir Winston Churchill le 20 août 1940. Nous sommes alors au cœur de la bataille d’Angleterre. Depuis Juin 1940, les chasseurs Bf 109 (notamment la version E « Emil ») de la Luftwaffe disputent avec acharnement la maîtrise de l’air aux Spitfire et autres Hurricane du Fighter Command. Les duels aériens sont sans pitié, les pertes qui en découlent sont importantes pour les deux camps. Rien qu’au mois d’août 1940, 55 pilotes de Hurricane sont tués au combat, 25 autres sont blessés. 136 Spitfire ont été également abattus en une vingtaine de jours, et la RAF connaît sa « période critique », stade où le nombre de chasseurs produits est inférieur au nombre de chasseurs perdus.

Néanmoins, malgré les nombreuses usines de l’est endommagées, le Fighter Command réussit à conserver détermination et agressivité. Il rivalise d’organisation et d’ingéniosité pour permettre aux formations, guidées par radar, de conserver cohésion et efficacité. Cela surprend les commandants de chasse allemands, d’autant plus que les pilotes abattus sur le sol anglais n’ont quasiment aucune chance d’être sauvés, les survivants étant systématiquement traqués et fait prisonniers. Les pilotes de bombardiers perdent le moral, sollicitant de plus en plus des chasseurs pour les escorter, tandis que le nombre de Stuka descendus est sans précédent. Durant cet affrontement aérien, passionnant à raconter et qui a changé le cours de la Seconde Guerre Mondiale, les pilotes anglais ont sauvés de l’invasion la seule puissance se dressant encore face à Hitler, et infligent à la Luftwaffe sa pire défaite de la guerre.

Cette phrase, qui résume bien la bataille d’Angleterre, semble aussi convenir au raid sur Tokyo du 18 avril 1942, épisode majeur de la Guerre du Pacifique. Deux ans après la défaite allemande, on nous apprend qu’une poignée de pilotes américains ont eux-aussi décidés de marquer le cours du destin et de changer le déroulement de la guerre en leur faveur, loin des falaises blanches de Douvres.

Une poignée d’hommes qui représente la vengeance d’une nation, prêt à faire basculer le cour de la guerre. Est-ce vraiment la réalité ? Le raid sur Tokyo, appelé aussi le raid Doolittle en hommage au commandant de l’opération, est certes un coup audacieux de la part de l’US Navy, mais qui au départ possède toutes les chances d’échouer. On le reconnaît actuellement comme étant l’un des bombardements les plus efficaces du conflit, alors que dans les faits tous les avions engagés ont été perdus ou abandonnés. L’énorme importance médiatique et stratégique que l’on accorde encore aujourd’hui à cet épisode est-elle justifiée ? Quelles sont les véritables conséquences de ce raid aérien ? Nous étudierons d’abord les enjeux du raid, et la naissance de l’idée d’aller frapper le Japon sur son propre sol.

Dans un second temps nous verrons dans quelles conditions se sont déroulés les bombardements. Enfin, nous analyserons les diverses conséquences de cette opération inédite.Transition : Remise en contexte.Le 8 décembre 1941, le président Roosevelt prononce les mots suivants : « Hier, 7 décembre 1941, une date qui restera marquée d’une honte éternelle (ou une date à jamais entachée d’infamie, autre traduction possible), les Etats-Unis d’Amérique ont été l’objet d’une attaque soudaine et préméditée de la part des forces aériennes et navales de l’Empire du Japon. ».

L’Amérique se réveille dans la douleur, puisque 3000 marins ont perdus la vie ne quelques instants à Pearl Harbor, tandis que de nombreux bâtiments de guerre ont été coulés ou endommagés. Tout ça lors d’un beau dimanche matin. Le Congrès vote aussitôt l’état de guerre. Comme en 1917, toutes les forces de la nation vont servir à l’effort de guerre contre le Japon. Mais il faut du temps pour que l’industrie de la première puissance mondiale se lance, et l’économie de guerre ne s’improvise pas. L’état-major américain souhait mener une action contre le Japon, le but étant de montrer au monde entier mais surtout à sa propre population que l’Oncle Sam est prêt à en découdre.

Il s’agit de venger le raid de Pearl Harbor, mais aussi de remonter le moral des citoyens américains, et pourquoi pas d’inverser la tendance. En effet, les mauvaises nouvelles venant du Pacifique s’accumulent. En fait, même le terme « mauvais » ne suffirait pas à décrire la situation stratégique alliée, tellement elle s’écroule sous une série de désastres. Le jour même du discours de Roosevelt, la Marine impériale et l’armée japonaise entament une conquête éclaire sur le Pacifique Central et en Asie de l’Est. Les îles américaines de Guam et de Wake sont prises, tandis les Japonais attaquent immédiatement les Philippines, l’autre « porte-avion insubmersible » américain. Les forces américaines sont complètements prises par surprise, les avions n’ont mêmes pas le temps de décoller lorsque les Zero, Aichi D3A1 Val et compagnie arrivent sur eux. MacArthur, commandant l’ensemble des forces américaines aux Philippines, a à peine le temps de former une ligne de défense, mais celle-ci est submergée par l’avance rapide des Japonais. MacArtur est forcé d’embarquer pour l’Australie afin d’éviter la capture.

C’est un moment humiliant pour le vainqueur de Saint-Mihiel, qui aurait dit cette formule célèbre « Je reviendrais ». En cinq mois, les Philippines sont occupées, 75 000 soldats américains et philippins sont fait prisonniers et expédiés dans des camps. Entre 10 000 et 20 000 d’entre eux mourront lors de la « Marche de la mort de Baatan », faute de nourriture ou exécutés par les soldats japonais. Même si la garnison de Wake résiste héroïquement pendant trois semaines à au moins un contre trois (sa garnison aurait même droit à une médaille, la Wake Island Device en hommage à sa valeureuse résistance), elle doit capituler le 23 décembre. C’est la même chose pour les Britanniques en Malaisie. Sous-estimant la logistique japonaise et sa capacité d‘organisation, les Britanniques se font battre à plat de couture. La volonté d’envoyer deux belles unités de la Royal Navy, le cuirassé HMS Prince of Wales (qui a réussit à échapper au Bismarck il y a même pas huit mois) et le croiseur lourd HMS Repusle pour combattre les Japonais, ou au moins montrer que Londres est présent dans le Pacifique, est louable. Mais sans escorte suffisante, ils sont envoyés par le fond le 10 décembre 1941, une des pires défaites navales de la Royal Navy.

Churchill dit même lorsqu’il apprend la nouvelle, que « de toute la guerre, je n’ai jamais reçut de choc plus direct ». En Malaisie, les soldats japonais utilisent des bicyclettes, moyen peu coûteux et rapide, afin de progresser rapidement à l’intérieur des terres, traversant illico jungle et cours d’eau pour imposer un rythme effréné aux Anglais, qui plient. La coordination de leurs forces est inefficace, tout comme le renseignement et l’appui aérien. La « Bicyclette Blitzkreig », qui permet à l’armée japonaise de frapper rapidement et avec surprise des points précis du front, dépasse totalement l’état-major britannique, forcé de capituler à Singapour le 15 février 1942 après s’y être enfermé, tel Napoléon III à Sedan. Pour caricaturer, c’est comme lors de Fall Gelb en mai 1940, sauf que les bicyclettes sont remplacées par les Panzers et les Zero par les Stuka.

80 000 soldats anglais, australiens et alliés sont capturés avec leur matériel, c’est la pire reddition de l’histoire militaire britannique selon Churchill. Ajoutez à cela la défaite de la Mer de Java le 27 février 1942, première bataille navale majeure qui voit la suprématie maritime japonaise se confirmer, ainsi que la chute de la Birmanie en mai 1942 et vous obtenez une situation stratégique alliée pour le moins catastrophique. Rien ne semble résister aux Japonais, et tout le monde craint désormais leurs Zero et la cruauté des soldats envers les prisonniers. Washington n’a rien vu venir et n’a surtout rien pu faire pour aider les Britanniques. Il faut donc agir, au plus vite, il faut montrer que la première puissance mondiale ne reste pas les bras croisés pendant que Tokyo se fait plaisir. Il faut frapper, mais comment ?

La Pacific Fleet est hors de combat à Pearl Habor, et tout projet de débarquement pour reprendre une île serait voué à l’échec face à la supériorité navale et aérienne japonaise. Il faut donc trouver autre-chose, pour remonter le moral et la combattivité de la population, dégoûtée et ivre de vengeance après Pearl Harbor, et dont les nouvelles récents n’arrangent rien. Et c’est là qu’apparaît le fameux Doolittle.

Partie I : Les préparatifs du raid ; l’épreuve de tous les dangers.

James Harold Doolittle, surnommé Jimmy Doolittle, naît en 1896. Passionné par l’aéronautique, il intègre le Signal Corps Reserve en 1917, qui est en gros une unité qui développe les liaisons et l’efficacité des forces interarmes (donc qui combattent dans l’eau l’air ou à terre), avant de finir instructeur en section aéronautique en 1918. Il ne combat pas durant la Grande Guerre, contrairement à Mac Arthur, mais se renseigne sur la place de l’avion dans les combats à venir. Promu Lieutenant en 1920, il effectue de nombreux vols dans l’entre-deux-guerres : vol en 1922 avec un De Havilland DH-4 équipé des dernières technologies en matière de navigation, puis premier vol national reliant la côte est à la côte ouest avec seulement une escale, un prodige pour l’époque et ce bien avant le vol transatlantique de Charles Lindbergh. Il gagne ensuite plusieurs trophées d’aviation, dont la prestigieuse coupe Schneider en 1925, ce qui lui donne une très bonne réputation. Malgré une blessure aux chevilles en 1926, il continue sa passion et enchaîne les courses aéronautiques.

Il est recruté par l’armée en 1934, devenant conseiller, puis ambassadeur auprès des constructeurs aéronautiques comme Boeing ou Curtiss avant d’aller en Angleterre en 1940 pour s’informer sur les combats aériens en Europe ainsi que sur les forces aériennes de l’Axe. C’est donc un homme d’expérience, qui croît dur comme fer au potentiel militaire de l’aviation, et réputé courageux et charismatique (en gros le profil idéal pour une « mission impossible »). L’état-major le contacte donc début janvier 1942 et lui informe qu’un raid contre le Japon va être tenté, le faisant passer au grade de lieutenant-colonel par la même occasion. C’est alors une décision vague, car on ne sait pas encore quel porte-avion, ni quel avion ni choisir quelle ville frapper. L’idée viendrait du capitaine Francis Low, chef adjoint d’état-major de la guerre anti-sous-marine à la Navy. Les bombardiers viseraient le Japon, puis se poseraient en Chine libre. Doolittle est convaincu que cela peut fonctionner et prouver au Japon qu’il n’est pas invincible, lui-même tenant à bombarder Tokyo.

Il a alors 45 ans et n’a réalisé dans sa vie aucune mission de bombardement.On décide donc d’utiliser des porte-avions, notamment ceux de la classe Yorktown, les plus modernes disponibles à ce moment là. Ils filent à une vitesse de 33 nœuds (jugée suffisante pour échapper à des croiseurs ou des cuirassés), capables d’accueillir de 85 à 90 avions en pratique, et sont bien armés. Ils donc prêt pour le raid. Des pilotes volontaires sont sélectionnée parmi l’USAAF et un avion est sélectionné : le B-25 Mitchell. Pourquoi cet avion ? En fait le B-25 est un « Medium », c’est-à-dire un appareil bimoteur qui offre de nombreux compromis entre un simple bombardier monomoteur et un bombardier lourd type B-17. Il est endurant, fiable, bien armé avec 8 à 10 mitrailleuses de calibre 30 et calibre 50 et capable en théorie d’emporter une tonne et demi de bombe. Son rayon d’action est également appréciable avec plus de 2 000 km, bien plus important que les appareils de l’US Navy et sans avoir la consommation d’un B-17. Son cousin le B-26 Marauder était aussi un bon candidat, mais son train d’atterrissage était jugée pas assez robuste, donc recalé. C’est donc le B-25 qui est choisit pour cette mission spéciale, plus précisément le B-25 version B.

L’entrainement des équipages se fait à terre et reste assez compliqué : le pont d’envol d’un classe Yorktown mesure en tout et pour tout 142 mètres, alors que ces bimoteurs décollent normalement sur au moins 700 mètres voir des pistes d’un kilomètre. De nombreuses séances de manœuvres sont donc nécessaires aux pilotes, ce qui explique entre autre pourquoi le raid n’est lancé qu’en avril 1942. La mission est classée confidentielle, les aviateurs, tous des volontaires d’expériences et motivés, n’en sont informé que la veille. C’est en effet une mission classée top secret, mais aussi une mission à haut-risque. Personne ne sait ce que le Pacifique central peut cacher, que ce soit un sous-marin japonais ou bien un navire de guerre. Le groupe est affecté à la 8e Air Force, la fameuse « Mighty Eighth », puis préparé au combat en Californie. 16 B-25 sont chargés à bord du porte-avion Hornet, qui part le 2 avril. Pour éviter les fake news, on dit que ces bombardiers doivent renforcer la garnison d’Hawaï. Il retrouve au nord de Midway son escorte dirigée par l’amiral William Halse, futur vainqueur de Leyte. Elle se compose d’une dizaine de destroyers, trois croiseurs lourds, le croiseur léger USS Nashville.

Le sister-ship du Hornet, l’USS Enterprise, assure la couverture aérienne avec ses chasseurs F4F Wildcat. C’est une escorte assez imposante, surtout après les pertes de Pearl Harbor, qui souligne la dangerosité de la mission. A bord, c’est l’anxiété. Il faut être constamment vigilant, car passé Midway les Américains sont en territoire hostile. Les aviateurs ont pour consignes de ne pas rebrousser-chemin afin d’éviter que la flotte soit repérée, et doivent tous se rendre en Chine et atterrir en zone libre. Ce qui est, nous le verrons, largement plus facile à dire qu’à faire. La mer est heureusement relativement et aucune interception n’est à déplorer. Le 18 avril 1942, l’escadre se situe à environ 1200 km du Japon. Soudain, un chalutier japonais est aperçut. Branle Bas de combat, l’escorte se met en position et coule le navire japonais, à la fois bombardé d’obus et mitraillé par les avions embarqués. Sachant, d’après les renseignements américains, que ces navires sont équipés d’antennes radio, l’ordre est donnés de faire décoller les avions en urgence.

Si jamais une patrouille ennemie arrive, c’est toute l’opération qui est compromise. Tout au plus on décide de continuer la route sur 200 km mais pas plus car on craint d’être à nouveau repéré. Cela rajoute des risques énormes à la mission, car même si les avions ont été allégés, avec des plaques de blindages en des mitrailleurs en moins, ils sont censés décoller à 650 km des côtes japonaises. Et pas avant. En plus les conditions climatiques se sont dégradées, un vent nord-ouest s’est levé, creusant des vagues de deux à trois mètres ce qui complique les manœuvres. Les 80 aviateurs doivent se préparer rapidement, sans savoir ce que le Japon leur réserve comme accueil. Surtout, aucun avion n’a encore décollé du porte-avion avec la charge de bombes, ce qui rajoute du stresse à l’ambiance général. Mission impossible vous avez-dit ?

Partie II : Good Morning, Japan ! Bombs away on Tokyo.

Malgré les conditions difficiles du début de cette mission, les avions réussissent à décoller, Doolittle en tête. Il est alors 8h30, à 1 000 km du Japon environ, et c’est un grand soulagement. Chaque appareil embarque en moyenne quatre bombes de 500 livres (225 kg), trois explosives et une incendiaire, soit 900 tonnes de bombes environ.

Tandis que les porte-avions rebroussent chemin, les B-25 filent sur leurs objectifs, avec des bidons de kérosène supplémentaires pour aller jusqu’en Chine. La dizaine de sites visés est diverse : installations portuaires, usines militaires, complexes chimiques et éclectiques. Tous sont situés dans des grandes villes japonaises. Le but est, encore une fois, de ne pas détruire à 100% un site précis, mais de montrer au Japon que l’Amérique ne se laisse pas faire. Les avions se répartissent comme suit : 10 B-25 (dont Doolittle) se dirigent vers Tokyo, 3 à Yokohama, un fonce vers Nagoya, un à Yokosuka et un autre à Kobe. Le fait qu’un bombardier soit isolé lui permet de gagner en discrétion tout en pouvant modifier son plan de vol facilement s’il rencontre une trop forte opposition. Pour le raid sur Tokyo, la consigne est de se focaliser sur l’objectif, peu importe la situation ou si la cohésion du groupe aérien est rompue. Là encore, malgré une planification extrêmement précise, rien n’est joué et tout peut arriver. La chance sourit aux audacieux, dit-on. Et bien ce fut le cas pour les pilotes de Doolittle.

Les avions arrivent sur les cibles vers 12h30-13h. Il fait beau, le ciel est dégagé et il n’y a pas d’opposition. La surprise est totale, surtout à Tokyo qui pourtant a connu des alertes aériennes. La quiétude et la tranquillité des civils japonais sont soudainement interrompues par un sifflement aigue dans le ciel, puis par un fracas d’explosions. Les Américains bombardent à une altitude de 500 mètres, parfois moins, afin de permettre une plus grande précision. Ce type de bombardement aurait été du suicide en Europe face à une Flak et une Luftwaffe agressive, mais là il n’y a rien. A Tokyo, le groupe large tranquillement ses bombes sur des usines militaires, avant d’essuyer quelques coups de feu de DCA, de toute façon trop tardifs. On est cependant loin du déluge d’obus de 25 mm qui apparaît dans le film Pearl Harbor de Michael Bay. Doolittle dit à même ce sujet que les tirs étaient « fort peu impressionnants par rapport aux tirs de la DCA allemande durant les opérations en Europe ».

Autre fake news : le raid ne dure pas « trente secondes sur Tokyo », contrairement à ce qu’affirme la légende et le film de propagande sortit en 1944, mais environ cinq bonnes minutes selon les estimations. Au même moment, la base navale de Yokosuka est visée par le B-25 The Avenger, qui porte bien son nom. Elle abrite une cible de choix : le porte-avion léger Ryūhō. Ce dernier encaisse vraisemblablement deux bombes de 225 kg à bâbord, causant d’assez lourds dégâts. Le port de Kobe reçoit aussi des bombes, là encore sans résistance. En revanche, des chasseurs japonais arrivent à intercepter à temps des B-25 dans le ciel de Yokohama. Des Ki-61, codés « Tony » par les Alliés, attaquent les trois B-25. Ces avions sont des chasseurs rapides et assez bien armés, dont le rôle est d’intercepter les avions ennemis sur le territoire japonais. Ils ne sont par contre pas vraiment blindés, ce qui les rend vulnérables. De fait, deux d’entre eux sont abattus par un seul mitrailleur de B-25, ce qui compte tenu des circonstances constitue un beau score, et l’interception échoue. Aucun bombardier n’est abattu au dessus du Japon, même si quelques uns sont endommagés par la DCA au dessus de Tokyo.

Bientôt une fumée s’échappe notamment des sites touchés, notamment à Tokyo où du pétrole brûle, ce qui intrigue les civils, tout comme les éclats de DCA dans le ciel. En revanche, la fin du raid est plutôt chaotique. Les conditions météo se dégradent une fois le Japon quitté, les avions sont à court de carburant. Un vent du sud les pousse vers la Chine, ce qui leur permet finalement d’atteindre la terre et de ne pas finir dans l’océan. Un bombardier se perd est doit atterrir près de Vladivostok, où l’équipage est internée pendant un an par les autorités soviétiques. Les avions atterrissent en catastrophe, pas loin de se crasher. En Chine, un pilote est tué durant l’atterrissage et plusieurs autres blessés à des degrés divers. Doolittle et la majorité des pilotes sont recueillis par des résistants chinois, puis rapatrié en Amérique les mois suivants. D’autres B-25 n’ont pas la même chance. Deux équipages doivent atterrir, faute de carburant, en territoire chinois occupé, et sont immédiatement capturés par des soldats japonais. L’un atterrit prés des côtes chinoises, et deux aviateurs se noient, tandis que l’autre B-25 voit son équipage sauter en parachute en zone ennemie. Les prisonniers sont au départ maltraités, et subissent de nombreux interrogatoires. Sur les huit prisonniers, trois sont jugés puis fusillés pour avoir tués des civils japonais, ce qui n’a jamais été vraiment prouvé. Un autre meurt de malnutrition, et par la suite le traitement s’améliore, ce qui permet aux autres prisonniers d’être libérés en 1945 lors la guerre se termine.

Si la majorité des 80 aviateurs s’en sorte plus ou moins bien, l’intégralité des 16 B-25 est perdue. Doolittle est alors convaincu que le raid est un échec, compte tenu de la perte de ses avions ainsi que des nombreux pilotes blessés ou capturés. Les futurs événements vont lui prouver le contraire, mais dans les faits il n’a pas totalement tort.

Partie III : Les retombées médiatiques, tactiques et stratégiques d’une « piqure d’épingle »

Le raid est tout d’abord perçut comme une victoire américaine. En effet, les avions ont pu visés les cibles choisies et pour la majorité d’entre eux arriver en Chine. L’escadre des porte-avions a pu regagner Midway sans être inquiétée, ce qui déjà en soit un vrai point positif pour un premier bombardement au Japon. L’évènement fait la une des journaux du monde entier, y compris ceux de l’Axe. Alors qu’à Tokyo on qualifie ce raid de « piqure d’épingle », ceux des Etats-Unis parlent d’une grande victoire, d’un raid sans précédent, voire surévaluent les dommages. Dans les faits, les dégâts sont minimes, vraiment. Déjà par la quantité : 16 tonnes de bombes sur une dizaine de sites, ce n’est pas grand-chose, et il n’est pas certain que toutes les bombes ont atteint et détruit leurs objectifs, même en volant à 500 mètres. En comparaison, un seul B-24 Liberator embarque 2,5 tonnes de bombes pour les raids à longue distance. A Tokyo, plusieurs centrales électriques ainsi qu’une raffinerie de pétrole ont été touchées, mais c’est tout.

Quand au porte-avion léger Ryūhō, il est certes endommagé, mais pas de façon dramatique. De toute façon sa reconversion, puisqu’à la base c’était un ravitailleur de sous-marin, n’était pas encore terminée lorsque les B-25 sont lancés contre le Japon. Et puis, la Marine impériale n’en a pas besoin à court terme puisqu’elle est à pleine effectif et peux encore compter dans ses rangs les six porte-avions lourds qui ont attaqués Pearl Harbor. Tokyo présente l’épisode comme un raid cruel et abject qui a tué de nombreux civils alors que dans les faits seuls 112 personnes ont été tués ou blessés. Les dégâts sont en cout cas insignifiants. Néanmoins, c’est une belle victoire au niveau de la propagande, car pour la première fois des bombardiers américains ont atteint le Japon. Mieux encore, ils ont attaqués Tokyo, la capitale du pays responsable de Pearl Harbor.

Le raid Doolittle surprend totalement les Japonais, au point de croire un court instant que l’Empire a été victime d’un attentat à la bombe. Washington tient sa vengeance, tout en montrant au monde entier que l’Amérique entre en guerre avec détermination et courage, et qu’elle n’est pas un pays constitué de peureux Yankees comme le dépeignent les médias de l’Axe.Par contre le raid ne modifie en aucun cas l’équilibre stratégique des forces, ni même la situation générale du Pacifique. Il est par exemple faux d’affirmer que la bataille de Midway, et plus largement l’offensive japonaise contre les porte-avions américains, est une conséquence directe du raid Doolittle, et ce pour au moins trois raisons.

Premièrement, les porte-avions américains constituent déjà une des cibles à abattre depuis bien longtemps. Isoroku Yamamoto, amiral de la Marine impériale et « artisan » du raid contre Pearl Harbor, a depuis décembre 1941 les porte-avions américains en ligne de mire, précisément parce qu’ils n’étaient pas présents dans la rade américaine le dimanche 7 décembre 1941. Yamamoto regrette limite de ne pas avoir envoyé une seconde vague (ou une troisième, tout dépend du point de vue où on se place) pour à la fois détruire les navires encore non touchés à Pearl Harbor et pour rechercher les porte-avions, dont il mesure l’importance dans les combats à venir. Il est lui-même à la tête de la Kidō Butai, la plus puissante force aéronavale du monde en 1941-42 avec ses six porte-avions lourds et son armada de croiseurs/destroyers.

Deuxièmement, si le raid énerve indéniablement le gouvernement japonais, dans la mesure où il estimait que leur territoire insulaire était à l’abri de toute attaque venant du Pacifique, il ne constitue pas un élément décisif pour concevoir une stratégie offensive. Explications. On peut en effet souvent lire que les Japonais se sont intéressés à Midway, base logistique américaine dans le Pacifique et qui joue un rôle non négligeable dans le déroulement de l’opération Doolittle, à cause de l’humiliation du 18 avril. Là encore, c’est faux, c’est à la limite un argument biaisé. Effectivement c’est bien à la date du 5 mai 1942, et donc après le raid américain, que la Kidō Butai est lancée contre Midway, avec les conséquences qui en découlent. Il est juste aussi de dire que les Japonais ne veulent pas qu’une autre attaque aérienne de ce type se reproduise impunément contre Tokyo et ses civils. Cependant, la Marine impérial est déjà intéressée par Midway depuis janvier 1942. Elle y travail même à un projet d’invasion depuis le mois de mars ! Il convient alors de se remémorer l’impasse stratégique dans laquelle se trouve le Japon au début de l’année 1942.

En résumé, tous les objectifs militaires japonais ont été globalement atteints, parfois avec plusieurs mois d’avance. Singapour est sur le point d’être assiégée avec 80 000 soldats anglais et alliées, la Pacific Fleet est hors de combat à Pearl Harbor, Wake, Guam et les Philippines sont occupées tandis que la Birmanie est en train de tomber. Les Japonais ont mis seulement une centaine de jours pour battre les forces des deux premières puissances mondiales sur plusieurs fronts à la fois, un constat qui surprend autant Londres et Washington que Tokyo elle-même ! Rien ne résiste à la progression des Japonais, si bien qu’en janvier 1942, l’amiral Matome Ugaki prononce dans son journal intime les mots suivants : « Les opérations se déroulent selon nos vœux […] Que se passera-il après ? ».

Cette question, révélatrice d’un manque de planification stratégique sur le long terme, offre de facto des perspectives nouvelles sur la table des opérations. Alors que l’armée de terre demande encore et toujours davantage de moyens pour les expédier en Chine, des haut-gradés de la Marine impériale et notamment l’amiral Matome Ugaki propose d’envahir les îles Midway, dernière grande possession américaine avant Hawaï. La proposition est tout d’abord rejetée en janvier (entre autre à cause des officiers de l’armée) mais elle revient en force deux mois plus tard lorsqu’elle est soutenue par l’amiral Yamamoto, plus écouté que jamais après l’attaque de Pearl Harbor. Pour Yamamoto, viser Midway reviendrait à prendre la dernière base logistique ennemie pouvant nuire au périmètre défensif du Pacifique, qu’il convient de renforcer. Ce qui nous amène à la troisième raison : la recherche de la bataille décisive.

Tokyo veut détruire lors d’une bataille de rencontre type Tsushima l’US Navy, en gros un seul affrontement qui déciderait de l’issue de la guerre. Elle s’y prépare depuis longtemps, en témoigne à titre d’exemple la construction de la classe Yamato à partir de 1937, laquelle doit aboutir à la création de cuirassés hors-normes sensés remporter tous les duels contre leurs homologues américains. Ainsi Midway constitue, sous certains aspects stratégiques, un simple prétexte pour offrir au Japon cette bataille décisive dont il rêve tant, et achever au passage le travail commencé à Pearl Harbor. L’US Navy définitivement battue, la Marine impériale n’aurait alors plus aucun rival direct dans le Pacifique, a minima à court et moyen terme. Et ce prétexte est valorisé par le raid Doolittle. Cet évènement achève de convaincre le Grand Quartier général que Midway doit être prise à Washington non seulement pour agrandir le périmètre défensif de Tokyo, mais aussi pour forcer l’US Navy à engager ses précieux porte-avions.

Le raid du 18 avril met fin accessoirement dans le même temps à la querelle grandissante au sien de l’Etat-Major de la marine, entre les partisans d’une invasion de Midway sans plus tarder (dont Yamamoto) et ceux d’une invasion sur Port-Moresby pour couper les communications alliés dans le Pacifique Sud, mais il n’est pas dans notre propos de la raconter ici. Surtout qu’elle n’a pas eu au finale beaucoup de conséquences sur le déroulement des évènements, la bataille de la Mer de Corail ayant finalement eu lieu en mai 1942. Le raid du 18 avril ne représente donc ni plus ni moins que le dernier clou qui ferme le cercueil de Midway, lequel va accueillir par la suite quatre des six porte-avions de la Kidō Butai. Et c’est tout. Il constitue un bon argument en faveur du plan de Yamamoto, le dernier soi-disant passant, mais il n’est pas une raison stratégique de la première importance.ConclusionAinsi, nous pouvons dire que le raid Doolitlle marque à jamais les mémoires des Américains. Il incarne la bravoure, le courage et la vengeance, sentiment présent dans de nombreux cœurs après Pearl Harbor.

Il symbolise aussi l’héroïsme et la grandeur de toute une nation représentée par quelques hommes, un peu comme les pilotes de chasses britanniques qui ont défendus avec courage et abnégation le ciel d’Angleterre moins de deux ans auparavant. Le raid est une réponse directe, franche et en plein cœur dans l’Empire du Soleil levant. Il représente indéniablement une attaque innovante, audacieuse….et pour le moins très dangereuse. L’escadre américaine, et surtout en tenant compte la mobilisation de deux précieux porte-avions, a pris d’énormes risques en s’infiltrant dans le périmètre japonais. Et que dire des pilotes américains, qui ont pour la plupart atterris en catastrophe voire se sont crasher en Chine après le raid. Sans l’absence de surprise, et même juste en supposant que la DCA japonaise soit correctement réactive, la mission pouvait vite virer au cauchemar, avec peut-être des B-25 abattus.

La perte de ces aviateurs, majoritairement des officiers et des hommes expérimentés, aurait terni le bilan final de l’opération, sans même évoquer la perte de Doolittle qui aurait porté un coup moral dur à l’armée américaine, ce qui est tout le contraire du but de l’opération. Le projet de bombardement est d’ailleurs qualifié au départ de « raid fou » par certains officiers de l’US Navy. Doolitlle et les autres aviateurs sont décorés par la suite, le premier recevra la prestigieuse Medal Of Honor et commandera à partir de janvier 1944 la toute aussi réputée 8th Air Force sur le front européen. La journée du 18 avril l’a marqué à jamais, et il a personnellement longtemps pensé que la mission était loin d’être le succès décrit par la presse américaine.Malgré les qualités énoncées précédemment, le premier bombardement américain du Japon est tactiquement insignifiant, vu qu’il inflige peu de dégâts aux infrastructures japonaises. Surtout, ses conséquences stratégiques sont très discutables, pour ne pas dire surévaluées. Non, l’offensive aéronavale japonaise sur Midway n’est pas la conséquence directe du raid et oui, Tokyo voulait par tous les moyens détruire les portes avions de l’US Navy bien avant qu’ils soient utilisés pour faire décoller les désormais célèbres B-25 Mitchell. En avril 1942, la situation stratégique américaine est toujours critique, le raid ne l’a modifiée d’aucune manière.

Idem pour les projets des militaires japonais, qui avaient de toute façon l’intention de prendre Midway pour espérer y livrer la bataille décisive avant la mi-1942. Enfin, il ne faut pas oublier que le raid entraîne une répression cruelle en Chine de la part de l’occupant. Environ 10 000 civils chinois trouvent la mort lorsque les Japonais commencent une traque sans pitié contre les aviateurs américains, contre ceux qui ont osés profaner le ciel de l’empereur. Les soldats torturent et fusillent le moindre suspect, tout en profitant pour piller et brûler les villages qu’ils croisent. Des conséquences collatérales tragiques dues à l’initiative de bombarder le Japon.

En définitif, le raid Doolittle peut être considéré comme un coup de poker. Une action de la dernière chance qui est militairement insignifiante mais tellement bénéfique au moral et à la combattivité des citoyens américains, les militaires comme les civils. Il prouve, comme au poker, que rien n’est joué lorsqu’il reste des cartes en mains…et un peu de bluff.