Napoléon Bonaparte, jeune officier, se présente chez sa nouvelle hôtesse et s’informe des conditions de sa pension. Il fait la connaissance de ses supérieurs, dont le colonel de son régiment, et exprime ses réflexions sur l’artillerie. Ce texte retrace ses premières interactions militaires et ses sentiments envers sa patrie, la Corse.
Sommaire
- Les premières visites officielles
- Les réflexions de Napoléon sur l’artillerie
- Les interactions avec ses camarades
- Conclusion
Les premières visites officielles
Le lendemain, Napoléon, avant de commencer son service, voulut s’enquérir du prix et des conditions de sa pension. Mademoiselle Bou lui dit que le règlement avait pourvu; que tous les lieutenants, sans exception, mangeaient aux Trois Pigeons, et que le prix de la nourriture était le même pour tous.
Cependant, il crut devoir aller chez Gény, le maître d’hôtel, et s’arrangea avec lui pour prendre à volonté, par jour, tantôt deux repas, et tantôt un seul, moyennant vingt-sept livres par mois. Ce prix et ces conditions disent assez la sobriété devenue proverbiale de Napoléon.
Il fallait s’occuper ensuite de la grande affaire des visites ordonnées par les règlements militaires. Le régiment de La Fère était alors commandé par M. le chevalier de Lance, colonel d’artillerie. La première visite était de droit pour lui. En conséquence, à midi, MM. de Bonaparte et Desmazis, en grande tenue, accompagnés du capitaine Gabriel Desmazis, frère aîné de celui-ci, se firent annoncer chez cet officier supérieur.
L’accueil du colonel fut froid à l’égard de Desmazis, ce fut à peine s’il jeta les yeux sur quelques lettres de Paris dont le chevalier s’était muni. Napoléon, au contraire, fixa l’attention du vieil officier. Il le questionna sur son pays, et sur la dernière révolte qui l’avait arraché à la république de Gênes, et s’étonna de ce que, né dans une contrée montagneuse, impraticable à l’artillerie, il eût précisément choisi cette arme.
Les réflexions de Napoléon sur l’artillerie
Napoléon répondit à M. Lance :
- Mon colonel, depuis que j’ai reçu les bienfaits du roi, je ne suis plus Corse que de naissance.
- Mais pourquoi artilleur plutôt que cavalier, officier d’infanterie, ou marin ?
- Parce que j’ai senti là (et il posa un doigt sur son front) quelque chose qui me disait que l’artillerie est la seule arme où la médiocrité ne puisse se faire jour; la seule arme dans laquelle il peut y avoir double mérite à dépasser ceux qui déjà marchent bien.
- Oui, cela est vrai; mais la Corse, où jamais un canon monté ne pourra être employé, la Corse, jeune homme, qu’en dites-vous ?
- Je n’en dis rien, mon colonel; la Corse n’existe plus pour moi. Et d’ailleurs, si mon pays se séparait du royaume, ou plutôt si les Génois tentaient de s’en emparer, le devoir comme le talent d’un officier d’artillerie ne serait-il pas d’établir des batteries et de faire rouler des canons là où on ne pouvait le faire auparavant ?
- Vous avez raison, jeune homme; persistez dans ces sentiments, et d’avance je vous prédis la carrière de gloire et de fortune que doit espérer tout officier brave et instruit qui a l’honneur de servir dans le corps royal de l’artillerie.
Le colonel, s’étant levé, reconduisit les trois officiers jusqu’à la porte de son cabinet.
Les interactions avec ses camarades
La seconde visite fut pour M. de Bouchard, maréchal-de-camp, qui commandait l’École d’artillerie et logeait à la citadelle. Ces deux visites de rigueur terminées, Napoléon fut d’avis de renvoyer les autres au lendemain. Désmazis n’était pas moins fatigué que lui de ces courses officielles. Les deux lieutenants se séparèrent donc. L’un revint chez mademoiselle Bou, et l’autre rejoignit le logement de son frère, pour y attendre les ordres de leur colonel.
Le lendemain matin, un sous-officier se présenta chez mademoiselle Bou, porteur, pour le lieutenant Bonaparte, d’un billet de l’état-major. C’était un état nominatif du personnel de la compagnie dans laquelle il était placé pour faire son service. Quelques instants après, un autre sous-officier, un sergent nommé Langevin, le même qui fut tué huit ans plus tard devant Toulon, à l’attaque de la redoute le Petit-Gibraltar, vint à son tour au nom de M. d’Urtubie, lieutenant-colonel, lui remettre un avis officiel par lequel cet officier supérieur le prévenait que, placé dans une compagnie comme lieutenant en second, il n’était pas moins tenu, aux termes des règlements, de faire pendant trois mois le service de bas-officier d’artillerie, avant d’être reconnu officiellement dans son grade en présence du régiment assemblé sous les armes.
Ce billet, qui existe aux archives du ministère de la guerre, se terminait ainsi :
En conséquence, Monsieur, vous aurez à vous conformer aux ordres qui vous seront ultérieurement donnés par vos supérieurs immédiats, à l’effet de monter successivement trois gardes comme simple canonnier, trois comme caporal et autant comme sergent. Vous ferez aussi la grande et la petite semaine, obligatoires l’une et l’autre pour ces deux derniers grades.
Les frères Desmazis rejoignirent Napoléon dans la matinée. Tout en devisant sur ces notifications de l’état-major du régiment, les trois officiers s’acheminèrent ensemble vers l’Hôtel de l’Ecu-de-France, où mangeaient les capitaines. Desmazis aîné avait engagé Napoléon à dîner avec lui et son frère en petit comité.
- Faure, leur dit le capitaine, est le cuisinier le plus renommé du pays.
Tous trois dînèrent gaiement. Devenu empereur, Napoléon conserva un bon souvenir des pâtisseries de Faure, le fameux restaurateur.
Conclusion
En 1811, dans une occasion solennelle où il recevait 122 députations des départements de l’Empire, il s’approcha de M. Plante, maire de Valence, président de la députation de la Drôme, et lui dit en souriant :
- Eh bien! M. Plante, comment se portent vos compatriotes ? Sont-ils toujours aussi gourmands que de mon temps ?
- Mais, Sire…, répondit celui-ci tout interloqué de cette singulière apostrophe.
- Et le restaurateur de l’Ecu de France, continua l’Empereur, fait-il toujours de ces excellents petits pâtés pour lesquels son établissement ne désemplissait pas ? Faure est une des célébrités de Valence, et, comme tel, je ne l’ai pas oublié.
Cette plaisanterie dite, l’Empereur changea de conversation, entretint les députés de Valence des soins de leur ville, et les laissa enchantés de la réception qu’il leur avait faite.
Parmi les officiers du régiment de La Fère, devenus ses nouveaux camarades, Napoléon retrouva plusieurs condisciples de l’École de Brienne et quelques compatriotes. Ces derniers furent embrassés avec une si vive émotion que quelques-uns des assistants demandèrent s’ils n’étaient point parents. Alors Napoléon répondit avec une sorte d’émotion :
- Non, Monsieur, nous ne sommes pas même cousins, mais tous, nous sommes nés en Corse.
Puis, après une pause, il ajouta en élevant la voix :
- Et dans notre île, quand une vendetta ne nous a pas faits d’avance irréconciliables ennemis, le titre de compatriote veut dire : ami dévoué jusqu’à la mort ! Demandez à ces messieurs !
Ce geste, ces derniers mots, l’accent avec lequel ils furent prononcés, frappèrent les assistants. Chacun d’eux félicita le nouveau lieutenant, qui fut favorablement jugé.
Il est vrai que quelques lettres, parties de l’École Militaire de Paris, avaient dépeint sous de si sombres couleurs le jeune Bonaparte, que ceux-ci, en le voyant, se firent une opinion toute contraire à celle qu’on avait voulu leur donner. Bientôt on le rechercha et on l’admit dans les premières maisons de Valence. Il recevait de sa famille une subvention de 1200 francs. Cette somme était alors une grosse pension pour un officier. Deux seulement de ses camarades avaient, grâce à la position aisée de leur famille, un cabriolet et des chevaux; on les considérait comme des grands seigneurs.
Questions-Réponses
Le prix de la pension était de vingt-sept livres par mois.
La première visite officielle de Napoléon était chez M. le chevalier de Lance, colonel d’artillerie.
Napoléon a déclaré que l’artillerie est la seule arme où la médiocrité ne puisse se faire jour et où il peut y avoir double mérite à dépasser ceux qui marchent déjà bien.
Napoléon à la Bataille de Ligny : Victoire éclatante et génie tactique