De Sbeïtla à Gibraltar : la conquête arabe du Maghreb, d’Oqba à la Kahena (647-711)

De Sbeïtla à Gibraltar : la conquête arabe du Maghreb, d'Oqba à la Kahena (647-711)

En un demi-siècle, de 647 à 700 environ, les armées arabes conquièrent l’Afrique byzantine et le Maghreb, de la Tunisie à l’Atlantique. Elles se heurtent à une résistance acharnée des Berbères, menée par deux figures restées légendaires, Koceïla et la Kahena. En 711, des troupes en grande partie berbères passent en Espagne. Le capitaine d’état-major Lucien Péchot retrace cette conquête dans son Histoire de l’Afrique du Nord avant 1830, publiée à Alger en 1914.

Sommaire

La première razzia

Dès 642, les Arabes, maîtres de l’Égypte, occupent la Cyrénaïque, puis prennent Tripoli d’assaut. En 647, le calife Othman autorise le gouverneur d’Égypte, Abdallah ibn Saad, à attaquer l’Afrique byzantine avec vingt mille hommes. L’exarque Grégoire, révolté contre Constantinople et proclamé empereur à Sufetula, l’actuelle Sbeïtla, livre bataille dans la plaine au sud de la ville. Il est vaincu et tué. Les Arabes pillent le sud de la Byzacène, mais se heurtent au nord à la ligne des places fortes. Au lieu d’y tenir, les Byzantins, note Péchot, commettent « l’imprudence énorme » de payer le départ des envahisseurs. Le souvenir de ce butin attirera de nouvelles armées.

Oqba et la fondation de Kairouan

En 665, une nouvelle expédition trouve les Byzantins prêts à abandonner sans combat leur première ligne de forteresses. Son chef, Oqba ibn Nafi, se convainc qu’un établissement durable est possible. Il soumet les oasis du sud et Gafsa, où il aurait fait plus de quatre-vingt mille prisonniers, et fonde au milieu d’une plaine marécageuse une ville fortifiée destinée à devenir la capitale de la nouvelle province d’Ifriqiya : Kairouan. Disgracié un temps, il retrouve son commandement en 681, alors que les Byzantins s’allient aux tribus berbères de l’Aurès et du Zab.

En 683, il mène une campagne particulièrement dure, à Baghaï, à Lambèse et à Tiaret, où son armée manque d’être anéantie. Il s’élance ensuite vers le Maroc et pousse jusqu’à l’Atlantique. Selon la tradition, il fit entrer son cheval dans les flots en s’écriant : « Seigneur, si cette mer n’y mettait obstacle, j’irais dans les contrées éloignées en combattant pour ta religion. »

La mort d’Oqba et le royaume de Koceïla

Au retour, Oqba laisse le gros de son armée gagner Kairouan avec le butin et part reconnaître, avec trois cents cavaliers, les places du sud de l’Aurès. Les montagnards, réunis sous leur chef Koceïla et alliés aux Byzantins, le surprennent près de Tehouda, à l’est de Biskra. Se voyant perdu, Oqba met pied à terre, fait sa prière, brise le fourreau de son sabre et charge à la tête des siens. Aucun n’échappe. Le village porte depuis le nom de Sidi Okba.

Kairouan est évacuée et Koceïla règne sur l’Afrique du Nord, de la Tunisie au Maroc. En 690, le nouveau gouverneur Zoheïr le bat à plusieurs reprises et le tue, mais doit se retirer, épuisé. Péchot voit dans ce royaume éphémère l’expression du besoin des tribus de s’unir face à l’envahisseur, besoin qui disparaît dès que le danger paraît moins pressant.

La Kahena

La résistance passe alors à une femme de l’Aurès, Dihya, surnommée la Kahena, « la prophétesse », qui passe pour connaître l’avenir. En 693, Hassan ibn Nooman envahit la Byzacène avec quarante mille hommes et prend Carthage en 695. L’exarque Jean la reprend en 697, tandis que la Kahena, descendue de l’Aurès, écrase Hassan et le poursuit jusqu’à Gabès. Mais en 698, Hassan reprend Carthage, que les Byzantins abandonnent définitivement.

La Kahena conçoit alors une stratégie de la terre brûlée. L’historien Ibn Abi Dinar lui prête ce discours : « Les Arabes recherchent les villes ; ils ont soif d’or et d’argent. Prenez du fer et des torches ! Abattez les arbres ! Renversez et brûlez les édifices ! Que l’ennemi ne trouve plus ni ombre ni abri. » Une partie des tribus obéit, d’autres font défection. Prévoyant sa défaite, elle envoie ses deux fils au camp d’Hassan, puis livre une dernière bataille où elle trouve la mort, vers 703. Péchot salue « la mémoire de cette vaillante Berbère » et déplore que le vainqueur ait envoyé sa tête au calife.

Moussa et Tariq

Hassan, disgracié, est remplacé en 705 par Moussa ibn Noceïr, qui achève la conquête de l’Algérie et d’une grande partie du Maroc. Douze mille Berbères, dit-on, s’engagent dans l’armée arabe. L’islam progresse vite : citant l’historien italien Amari, Péchot rappelle que la profession de foi était facile, que la part du butin se comprenait vite et que les armes étaient prêtes pour punir les apostats. Il expose aussi la fiscalité musulmane, de l’impôt foncier dû par les non-musulmans à la capitation.

Moussa confie Tanger à un Berbère converti, Tariq. Appelé en Espagne par les partisans du roi wisigoth Witiza, renversé par Rodéric, Tariq débarque en 711 au pied du rocher qui porte depuis son nom, Djebel Tariq, Gibraltar. La victoire remportée la même année sur Rodéric livre l’Espagne aux Arabes.

Source : Lucien Péchot, Histoire de l’Afrique du Nord avant 1830, Alger, Gojosso, 1914, « Période arabe I. Conquête ».

Questions-Réponses

Qui fonda Kairouan ?

Oqba ibn Nafi, chef des armées arabes, vers 670, pour faire de la ville la capitale de la nouvelle province d’Ifriqiya.

Comment mourut Oqba ibn Nafi ?

Surpris en 683 près de Tehouda, au sud de l’Aurès, par les Berbères de Koceïla alliés aux Byzantins, il chargea avec ses trois cents cavaliers et fut tué avec eux.

Qui était la Kahena ?

Une cheffe berbère de l’Aurès qui battit les Arabes d’Hassan ibn Nooman, pratiqua la terre brûlée et mourut au combat vers 703.

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