Pour René Grousset, Alexandre le Grand a joué plusieurs personnages selon les pays qu’il traversait. En Asie Mineure, il est le champion des Grecs. En Égypte, il devient pharaon. En Iran, il finit en héritier des rois perses. L’historien voit dans ces métamorphoses une véritable pensée politique, et non la seule séduction du luxe oriental que lui reprochaient les auteurs grecs.
Sommaire
- Le vengeur de l’Hellade
- Tyr, l’ennemie de toujours
- Pharaon d’Égypte
- L’escalade de l’Iran
- Le dernier des Achéménides
Le vengeur de l’Hellade
Élu généralissime de la Grèce au congrès de Corinthe, Alexandre part en 334 av. J.-C. venger les invasions de Darius et de Xerxès. Sa victoire du Granique, due en grande partie à sa bravoure personnelle, lui livre l’Asie Mineure. Il libère les cités grecques d’Ionie, chasse les tyrans installés par les Perses et efface, selon Grousset, la honte de la paix imposée aux Grecs par le grand roi un demi-siècle plus tôt. Il néglige en revanche des provinces entières de l’intérieur, comme la Cappadoce, le Pont ou l’Arménie, qui ne seront soumises que par ses successeurs.
Tyr, l’ennemie de toujours
Après Issos, en 333 av. J.-C., Alexandre ne marche pas vers l’Iran : il s’attarde un an devant Tyr. Pour Grousset, ce choix est significatif. Les Phéniciens étaient depuis toujours les rivaux de la marine et du commerce grecs, que la Grèce avait trouvés sur son chemin en Chypre, en Sicile et à Salamine. La destruction de Tyr, en 332 av. J.-C., donne aux Grecs l’empire de la Méditerranée orientale et ouvre la voie à la fondation d’Alexandrie.
Pharaon d’Égypte
L’Égypte n’a jamais été vraiment soumise aux Perses, et elle a perdu ses derniers pharaons dix ans à peine avant son arrivée. Alexandre le comprend aussitôt. Il épouse les griefs des Égyptiens contre l’envahisseur perse, adopte un cartouche royal et se fait initier aux mystères d’Amon. Coiffé de la double couronne, l’uræus d’or au front, il rouvre l’histoire pharaonique qu’Artaxerxès III avait voulu clore. En même temps, il fonde Alexandrie, appelée à devenir la capitale de la Grèce hors de Grèce. Il pose ainsi les deux principes que suivra son lieutenant Ptolémée : restaurer la royauté pharaonique et associer étroitement les Grecs à la tradition locale.
L’escalade de l’Iran
Parménion et les esprits modérés auraient voulu s’arrêter à l’Euphrate, limite que Darius III proposait lui-même. Grousset reconnaît que l’histoire leur a donné raison : les Grecs n’ont durablement hellénisé que l’Anatolie, la Syrie et l’Égypte. Mais il sait gré à Alexandre d’avoir gravi le plateau iranien. Sans cette expédition, l’art gréco-bouddhique du Gandhara ne serait pas né. Les missionnaires bouddhistes n’auraient pas porté cet art jusqu’en Asie centrale, en Chine et au Japon.
Vainqueur à Gaugamèles, maître de Babylone, Suse, Persépolis et Ecbatane, Alexandre se proclame le vengeur de Darius III et abat son meurtrier Bessus. En Afghanistan et en Asie centrale, il fonde des colonies grecques : Hérat, Kandahar, Bactres, Samarcande et Alexandrie Eschatè, « la plus lointaine », dans le Ferghana. Il franchit le Syr-Daria pour défendre l’Iran contre les nomades, comme l’avait fait Cyrus. Puis il entre au Pendjab, où la fatigue de ses vétérans l’empêche seule de marcher vers le Gange. Il redescend l’Indus jusqu’à la mer et meurt à Babylone en 323 av. J.-C.
Le dernier des Achéménides
Grousset décrit la transformation du conquérant. Parti pour venger l’incendie d’Athènes, Alexandre se laisse séduire par la civilisation perse et épouse Roxane. Il adopte l’étiquette de la cour de Suse, prend des Perses comme satrapes et dans sa garde, et les élève aux mêmes honneurs que les Macédoniens, au risque de mécontenter ses vétérans. Il place les Grecs et les Perses sur un pied d’égalité à la tête de l’empire. Il devient ainsi, conclut Grousset, « le dernier des Achéménides », plus résolument tourné vers l’Asie que ne le seront jamais ses successeurs séleucides.
Source : René Grousset, Histoire de l’Asie, tome I : L’Orient, 1921, chapitre I, « L’œuvre d’Alexandre le Grand ».
Questions-Réponses
Tyr était la grande rivale maritime et commerciale des Grecs ; sa chute leur assurait la maîtrise de la Méditerranée orientale.
Il se présenta en libérateur face aux Perses, se fit initier aux mystères d’Amon et adopta les titres et les insignes des pharaons.
Des colonies grecques à Hérat, Kandahar, Bactres, Samarcande et Alexandrie Eschatè, dans le Ferghana.