Analyse des batailles d’Eylau et de la Moskova.

La mort à la bataille d'Eylau

Les bénéfices et les inconvénients respectifs de ces affrontements. Comme on a pu le voir précédemment, Eylau et la Moskova sont des batailles hors-norme, de part les effectifs engagés, mais aussi la violence des combats.  Eylau n’a rien à voir avec la promenade de santé de 1806, tandis que la Moskova est « comparable » à un Verdun, avec la présence d’une artillerie puissante et dévastatrice et des hommes qui meurent de part et d’autre pour des collines. Pour savoir qui peut en sortir vainqueur, il est nécessaire d’analyser la prestation des Russes et de Napoléon. 

La bataille d’Eylau

Commençons par Eylau. Elle constitue une bataille de rencontre, dans la mesure où si Bennigsen avait choisit le terrain, il ne s’attendait pas à affronter si rapidement de nombreuses forces françaises. Sachant qu’il possède au départ la supériorité numérique ainsi qu’une artillerie efficacement réparties sur l’ensemble de son front (les trois grandes batteries), il se sent capable de pouvoir repousser l’offensive ennemie, qu’il juge inévitable, puis de contre-attaquer efficacement pour vaincre. Tel est son plan, car il ne faut pas oublier qu’au départ Bennigsen ne veut pas livrer bataille. Il préfère se retirer derrière le Niémen en toute sécurité, quitte à abandonner les Prussiens. Mais le Tsar Alexandre en a décider autrement, et le « force » à accepter le combat. Il ne veut pas que ses forces se dérobent contre le Corse. Quand à sa prestation durant la bataille, elle est plutôt bonne.

Oui, Bennigsen perd d’entrée de jeu le village d’Eylau le 7 février, ce qui laisse une bonne position défensive aux Français. Mais cela est plus le résultat des analyses de Barclay de Tolly que de lui-même. Tolly sous-estime les forces de l’avant-garde du corps de Soult, il n’envoi que peu de renforts pour tenter de conserver Eylau et n’engage une véritable contre-attaque  pour reprendre le village qu’à la toute fin de l’après-midi. C’est bien trop tard, car Soult a eu le temps de consolider ses positions pout tenir jusqu’à l’arrivée de Napoléon, sans parler de l’obscurité qui nuit à la coordination. Bennigsen se rattrape pourtant en restant sur la défensive et en exploitant chaque erreur de Napoléon : il contre-attaque après la déroute du VIIe corps, ralentit à merveille la progression de Davout sur son flanc gauche jusqu’à l’arrivée des Prussiens. Son centre, bien appuyé par l’artillerie, tient également en respect les forces de Napoléon durant la majorité de la bataille.

Enfin, sa décision de retraiter le soir du 8 février est tout à fait compréhensible : sachant qu’il a déjà perdu beaucoup d’homme et qu’il ne peut reconstituer ses réserves, il estime qu’un combat à mort n’a pas d’utiliser et préfère se retirer plus à l’est.  Face à une Grande Armée motivée et conduit par le plus grand génie militaire de son temps, ne pas avoir été battu de façon décisive est en soi un bon point  en faveur de Bennigsen. En face, Napoléon a commit de nombreuses erreurs, qui auraient pu lui coûter cher. Premièrement : Engager le VII corps d’Augereau, une force aussi nombreuse sans reconnaissance ni soutient sur les ailes est risqué. Une fois qu’il est visé par l’artillerie, le corps perd sa cohésion et s’expose aux attaques de cavalerie ennemie, qui le pousse à la retraite. Les pertes française sont alors dés le départ lourdes, Augereau lui-même devant être évacué. Napoléon se rattrape certes en lançant Murat et sa cavalerie pour arrêter la progression russe, ce qui sauve son centre. Mais le prix à payer est élevé, Napoléon perd une énorme partie du potentiel de sa cavalerie, déjà diminuée par une harassante campagne de Pologne.

La charge des 80 escadrons

Après la désormais célèbre charge des 80 escadrons, sa réserve de cavalerie devient faible (presque un tiers des cavaliers est hors de combat, les chevaux sont épuisés), et incapable de poursuivre l’ennemi défait. De même, il sous-estime la profondeur du dispositif ennemi, et doit sans cesse envoyer des renforts à Davout pour éviter qu’il retraite. De fait, à part la Garde Impérial, il n’a plus de réserve à envoyer lorsque les Prussiens de l’Estocq arrivent sur le champ de bataille. Deuxièmement : L’Empereur refuse d’envoyer la Garde impériale dans la mêlée, même quand Bennigsen est sur le point de craquer en fin d’après-midi. Or, si il l’avait envoyé attaquer le centre ennemi, dégarni au fur et à mesure que Bennigsen envoi ses renfort sur Davout, celui-ci aurait eu du mal à résister. Cela aurait contrait les Russes à retraiter pour ne pas être anéantis, et ce avant que les Prussiens arrivent à Eylau. Ney quand à lui n’a pas fait grand-chose, il est arrivé trop tard pour réellement combattre Bennigsen. Il n’est pas certain non plus que soit Ney qui ait mit un terme à la bataille. Certes son arrivée apporte des troupes fraîches côté français, mais Bennigsen songeait déjà à rompre le combat.

L’effectif de son armée fond chaque heure et il n’a plus de réserve digne de ce nom. Troisièmement : Mettre le paquet sur le flanc gauche au détriment du centre. Napoléon sait que le IIIe corps de Davout est capable de percer le dispositif ennemi. C’est une mission compliquée, mais ce corps a déjà accomplit des miracles à Auerstedt et il a toute la confiance de Napoléon. Ce dernier pouvait alors faire bouger la division Saint-Hilaire, qui couvre la progression de Davout, au centre au lieu de la laisser près du IIIe corps. Cette manœuvre aurait permit à Napoléon d’avoir une unité de premier ordre face au centre russe,  qui a perdu en cohésion après la charge des 80 escadrons. Il aurait pu alors exercer une pression au centre de Bennigsen, et pourquoi pas essayer de l’enfoncer.

Face à cette menace non négligeable, Bennigsen n’aurait eu d’autre choix que d’interrompre l’afflux de renfort au sud pour contrer Davout, ce qui aurait facilité la progression du IIIe corps dans l’après-midi.  Dans l’ensemble, Napoléon n’a pas fait d’erreur catastrophique, mais il a accordé trop d’attention à l’attaque du flanc adverse, au détriment de son propre centre. En voulant à tout prix percer les ailes ennemies, il expose son centre à de graves menaces à la moindre fausse manœuvre. L’échec du VIII corps est le plus spectaculaire, mais ce n’est pas le seul. Davout essuie de nombreuses pertes, ne progresse plus voire manque de perdre du terrain lorsque les Prussiens débarquent en renfort. La compétence et le courage du « maréchal de fer » sauve la mise, mais ça s’est joué à peu de temps, Ney étant arrivé in extremis. A la décharge de l’Empereur, on peut souligner que le temps est mauvais : il y a du brouillard le matin puis une tempête de neige se déclenche.

Le terrain est également favorable à la défense. Les batteries russes sont en hauteur et bien positionnées, tandis que des marécages au nord d’Eylau empêchent un encerclement venant du flanc droit français. Si on résume, la prestation de Napoléon ne fut pas assez efficace pour emporter la décision ! A causes des erreurs des deux camps, mais aussi de la résistance dont ils ont fait preuve, le carnage d’Eylau a duré toute la journée. Bennigsen a perdu plus de 42% de ses forces, Prussiens non inclus. La Grande Armée alignée au soir du 8 février fait quant à elle pâle figure par rapport à celle alignée au matin, elle est diminuée de 39%. L’arrivée des forces de Ney au soir compense en partie les pertes, mais c’est insuffisant pour continuer la campagne. Ce sont des proportions importantes, pour ne pas dire exceptionnelles. Jusqu’ici, la Grande Armée a perdu et 10 % de ses forces à Austerlitz et 12% de ses forces à Iéna, des pourcentages largement inférieurs à celui d’Eylau…qui en plus n’est même pas une victoire !

La bataille de la Moskova

Vient ensuite la Moskova. A son commencement, celle-ci ne déçoit personne. C’est bien un choc de titans qui va avoir lieu. Les forces engagées sont considérables, plus de deux fois supérieures à celles qui ont été engagées à Eylau. Chacun veut sa bataille : Koutousov jure de défendre coûte que coûte Moscou, et Napoléon veut battre de façon décisive les Russes pour les amener à négocier, comme à Friedland quatre ans plutôt. L’intensité des combats est à la mesure de ces enjeux, et chacun des deux camps se bat à fond. L’artillerie ne cesse de tonner : trois coups par seconde en moyenne sur l’ensemble du champ de bataille, dont 60 000 côté français. Même à Wagram on n’a pas fait mieux!  Dés le départ, les pertes sont lourdes, tant pour prendre Borodino que pour attaquer les flèches de Bagration. Le terrain est différent que celui d’Eylau, il n’y a pas de neige et de boue pour ralentir l’infanterie. En revanche, il y a beaucoup de dénivelé et les redoutes russes posent de sérieux problèmes. Attaquer la Grande Redoute de face relève du suicide, tandis que les flèches se soutiennent mutuellement. On ne peut en prendre une sans essuyer le feu de l’autre. Cette fois-ci, la prestation de Napoléon est plus nuancée : sa volonté d’engager un assaut frontal sur les flancs ennemis lui permet de gagner du temps, mais au prix de la vie de ses soldats.

Le feu ennemi fauche de nombreux hommes, et il n’est pas rare que des unités doivent retraiter après avoir percé la défense russe, faute d’effectif pour tenir la position. Napoléon fait en réalité exactement ce qu’attend Koutousov : une attaque en force et de front contre son dispositif défensif. Ce dernier à d’ailleurs été conçut pour cela, ce qui explique pourquoi la grande Armée éprouve les pires difficultés à progresser. Comme à Eylau, les Russes ont compris l’intérêt de regrouper leur artillerie en grande batteries, afin d’infliger le plus de pertes aux Français. Le dispositif défensif de Koutousov est bien pensé, son centre tient bon durant la majorité de l’affrontement, tandis que les troupes sur son flanc gauche vendent chèrement leur peau. Si les Français arrivent à prendre le village Semenovskoï dans l’après-midi, ils sont si épuisés qu’ils ne peuvent aller plus loin. La prestation de Koutousov est toutefois loin d’être irréprochable, il commet à plusieurs reprises des erreurs. Tout d’abord, il n’envoi pas de soutient à la division d’infanterie qui garde la redoute de Chevardino. Celle-ci se fait déborder et, malgré sa résistance féroce, doit abandonner la redoute. Bagration contre-attaque trop tard, et Koutousov laisse à Napoléon un observatoire appréciable pour analyser le déroulement de la bataille. Ensuite, Koutousov accorde trop d’importance à son flanc gauche et à son centre au détriment de son flanc droit. Il pouvait reprendre Borodino à plusieurs reprises dans la matinée, car les forces français qui l’occupent sont assez faibles. On a l’équivalent d’un régiment et demi, avec une artillerie qui met du temps à arriver.

Ce n’est que vers 11 heures que Borodino est réellement défendu par des unités supplémentaires. Koutousov avait donc plus de deux heures devant lui pour lancer une contre attaque en force, avec par exemple le corps d’Ostermann, et reprendre le village, clef de voûte de sa défense au nord, au lieu de lancer des détachements éparses d’infanterie sans réelle conviction. Reprendre Borodino aurait permit de distraire davantage de forces françaises et de gagner du temps. La cavalerie russe est également mal employée, elle intervient rarement avec le soutient de l’infanterie, et, en dehors de la charge « massive » de 11 heures (qui échoue), Koutousov ne l’utilise pas vraiment. Pour finir, la garde russe arrive trop tard dans la mêlée. Elle débarque à découvert sur un champ de bataille cloisonné et soumis de tous les côtés à l’artillerie française : au nord depuis Borodino, au sud depuis Semenovskoï et au centre face à la Grande Redoute.

L’engager aussi tardivement (vers 16 heures) et face à cette puissante artillerie ne sert à rien et abouti fatalement à de lourdes pertes. Cela dit, les Russes se battent bien et sont coordonnées dans leurs mouvements. Bagration ralentit bien les Français devant ses flèches, et ses hommes défendent jusqu’ à la mort le village de Semenovskoï, sans parler de la Grande Redoute qui tient en respect Napoléon jusqu’à la fin. Cette résistance, aussi acharnée qu’efficace, aura été si difficile à briser pour les Français.  Il est à noter que la plupart des prisonniers russes sont des blessés abandonnés sur le champ de bataille, car bon nombre de soldats ont préférés mourir avec leurs officiers pour conserver leurs positons. De son côté, Napoléon commet également plusieurs erreurs durant la bataille. Premièrement, il refuse la proposition de Davout quand à appuyer Poniatowski.

Plutôt que d’attaquer frontalement les flèches de Bagration, Davout propose une grande action de mouvement pour tourner l’adversaire et déboucher sur ses arrières. Napoléon refuse cela, car il estime que cela ralentirait son offensive. Surtout, il ne veut pas que les Russes se dérobent face à cette tentative d’encerclement, cela ruinerait tous ses espoirs de victoire décisive. Deuxièmement, son assaut face au centre russe est véritablement lancé vers  15 heures, alors que la bataille a commencé il y a plus de sept heures. C’est trop tardif, cela laisse largement le temps à Koutousov d’anticiper l’assaut et de renforcer ses lignes autour de la Grande Redoute. En harcelant la Grande redoute dés le départ avec des unités de réserve, comme la cavalerie de Nansouty ou une partie du VIIIe corps de Junot, Napoléon n’aurait laissé aucun répit aux forces russes et aurait accélérer leur affaiblissement. Troisièmement, la Garde impérial n’est toujours pas utilisé et comme à Eylau, reste l’arme au pied. Napoléon refuse de l’engager contre la Garde russe, il craint une forte contre-attaque de la perte de Koutousov. Certes son choix de les écraser avec son artillerie est tout à fait compréhensible, car ces armes infligent de terribles dégâts sur les carrés russes. Mais il aurait pu enfoncer plus profondément le dispositif de Koutousov en lançant sa Garde Impériale à la poursuite des carrés russes défaits et diminués par les pertes. 

Épilogue

Mais alors, à qui profite la victoire ? Concernant Eylau, l’acharnement des deux protagonistes, mais aussi leurs erreurs de jugement ont transformés la bataille en un match nul, tant tactique que stratégique. Napoléon reste maître du champ de bataille (et il le montre de façon indéniable en y restant plusieurs jours), mais c’est un argument biaisé. Napoléon n’est un vainqueur que de façade. Son armée, faute de cavalerie, est incapable d’engager une poursuite pour conclure de manière décisive Eylau. De fait, Bennigsen peut retraiter tranquillement en laisser le moins de cannons possible sur le champ de bataille. De plus, aucun des deux camps ne retire un bénéfice stratégique. Bennigsen a perdu des forces considérables face aux Français, et il ne peut accepter un nouvel engagement à court terme sans prendre des risques importants. En revanche, c’est probablement le premier général (et l’un des seuls côté russe) qui a réussit à tenir tête à l’Empereur. Eylau montre que Napoléon n’est pas invincible, et que même la Grande Armée, qui passe pour la meilleure du monde, peut être mis gravement en difficulté.

C’est pourquoi Bennigsen peut en revendiquer, peut-être, une part de la victoire. Napoléon est en effet pour la première fois de sa vie obligé d’interrompre une campagne ! Il doit reconstituer ses forces et faire reposer ses hommes, bouleversés après le carnage du 8 février. Son armée est si saignée que la classe 1808 est appelé sous les drapeaux pour combler les pertes. Les vétérans d’Austerlitz et d’Iéna sont morts par milliers. Ce sont des pertes en soldats expérimentés assez difficiles à combler. D’un point de vue moral, Eylau fait donc du bien aux ennemis de Napoléon, et pas uniquement aux Russes. L’Autriche commence à tourner le dos à l’Empereur et à se rapprocher de la Russie, tandis que les Anglais en profitent pour étendre leur influence en Espagne. La campagne de Pologne est décidément remplie de surprises. 

Pour la Moskova, l’issue est plus simple. La France gagne la bataille, mais perd la campagne de Russie. Napoléon réussit à affaiblir fortement son adversaire, en lui infligeant des pertes bien supérieures aux siennes. Son plan a également dans l’ensemble bien fonctionné, puisqu’il a plus toutes les redoutes et acculer Koutousov en faisant pression sur ses flancs. A ce titre, la Moskova peut être considéré, davantage qu’Eylau en tout cas, comme une victoire française. En fait, Napoléon n’a pas commit d’erreurs tactiques graves à la Moskova. En revanche, son analyse de la bataille va précipiter sa perte. En ayant mis en fuite Koutousov, il pense avoir remporté la bataille décisive dont il rêve tant.

Cela va le pousser à attendre à Moscou des pourparlers de paix, et ce durant cinq longes semaines. Napoléon pense rééditer Friedland et amener directement le Tsar Alexandre à la négociation, puis à signer un nouveau Tilsit favorable à l’Empire. Or rien n’est plus faux. Moskova n’est pas Friedland, l’armée russe n’a pas été détruite et le Tsar Alexandre sait que le temps et l’espace joue en sa faveur. Il est déterminé à ne pas céder face à Napoléon, surtout qu’il sait que l’Autriche le soutient en secret. La Grande Armée arrive à Moscou fortement diminuée, les partes subies à la Moskova l’ont privé de nombreux vétérans. Elle est presque l’ombre d’elle-même quand elle arrive au Kremlin. Concernant le vieux Koutousov, ardent patriote et voulant à tout prix arrêter l’invasion, il a malgré ses efforts échoué dans sa mission. Sa prestation est loin d’être immonde, mais son objectif n’est pas atteint : l’armée française n’a pas été stoppée. Pire, il a perdu l’ensemble de son dispositif défensif. Ce dernier, aussi complexe soit-il,  n’au final pas tenu le coup face aux violents assauts français. Son armée est plus affaiblie que celle de Napoléon, et le moral russe est plus bas qu’avant la bataille.

Koutousov prétend devant le Tsar  avoir gagné la bataille, mais c’est faux et absurde. Ses retranchements pris, sa garde décimée, il n’a pas d’autre choix que la retraite vers Moscou. Et encore, il ne cherche même plus à arrêter l’Empereur sur la route de la capitale. Il ne reste sur le champ de bataille dans la nuit du 7 au 8 septembre que pour « faire illusion », selon l’expression de F-G Hourtouille, auteur du livre La Moskowa/Borodino, la bataille des redoutes. Contrairement à Eylau où la question du vainqueur/vaincu se pose toujours, la Moskova possède une situation finale plus tranchée : Koutousov a échoué face à Napoléon. Il a perdu la bataille, mais sa résistance a permit à la Russie de gagner la guerre. 

Enfin, il faut souligner que si la Moskova ne dure pas plus longtemps que Eylau, elle reste néanmoins plus meurtrière. Les blessés s’accumulent, les hôpitaux de campagnes sont saturés. Moskova passe pour la bataille la plus meurtrière de l’Empire, avant que ne vienne la « bataille des nations » un an plus tard. L’hécatombe touche les officiers, souvent les premiers à tomber car menant l’assaut devant leurs hommes, mais aussi les généraux. 48 généraux français ou russes sont morts à la Moskova, contre 25 à Eylau. Parmi eux, des hommes courageux comme Caulaincourt, Montbrun ou Romeuf côté Empire. Côté russe on peut citer Bagration, les deux frères Toutchkov et Raïevski, qui disparaît avec son 7e corps d’armée.  

Conclusion de l’analyse sur Eylau et la Moskova

Ainsi, nous pouvons dire que Eylau et la Moskova sont deux batailles napoléoniennes atypiques, tant par leur résultat que par l’acharnement des combats. Eylau est match nul sur tous les points. Les deux camps doivent momentanément stopper tout nouveau projet pour reconstruire leurs forces. Cela abouti à l’arrêt de la campagne de Pologne, laquelle de toute façon durait plus longtemps que prévu. Globalement, Bennigsen tient bon à Eylau, et ce durant la totalité de la bataille. Il arrive à semer le doute chez les Français. Surtout, Napoléon est passé à deux doigts de la défaite. A deux reprises au moins, après la destruction du VIIe corps (vers 10 heures) et après l’arrivée des Prussiens (vers 16 heures), sa situation devient critique. Eylau montre à toute l’Europe que le Corse est loin d’être invincible. La bataille de la Moskova est quant à elle incarne la plus difficile victoire française des guerres impériales, si on excepte Marengo. Elle fut si difficile à avoir que l’issue est jusqu’au bout restée incertaine.

Les Russes démontrent à nouveau leur combattivité,  les combats pour les redoutes sont acharnés comme jamais. En hommage au sacrifie de soldats, Napoléon dit le 8 septembre : « Jamais je ne vis briller dans mon armée autant de mérite. ». Mais cette citation ne reflète pas la réalité, car la Moskova n’est pas une victoire éclatante. La grande Armée perd 18% de ses effectifs à cause des assauts en force. Napoléon est incontestablement le vainqueur, mais il n’a pas réussit à détruire l’armée russe et doit encore continuer à la poursuivre, loin vers les terres de l’Est. De plus, à l’instar d’Eylau, Napoléon ne peut achever la bataille comme il le souhait. Ses forces sont si affaiblies qu’il ne peut poursuivre l’ennemi, sachant qu’il ne veut surtout pas utiliser la Garde Impériale. Sa crainte de voir surgir une contre-attaque d’envergure, risque envisageable à Eylau mais très faible à la Moskova, le pousse à garder cette force derrière lui. Or, il s’agit d’une unité loin d’être négligeable : 15 000 hommes, tous aguerris et motivés à se battre. Il est vrais que après-coup c’est toujours facile de critiquer tel plan militaire, mais on peut imaginer à travers des what if ce qu’il serait passé si la prestigieuse Garde Impériale avait combattue de toutes ses forces lors de ces batailles. Pour finir, si les protagonistes nous semble avoir agit de façon plus ou moins incompétente, en envoyant des masses compactes d’hommes à l’assaut, il se remettre dans le contexte. Une guerre napoléonienne se joue par le nombre et l’impact des colonnes. On suppose alors l’effet du nombre peut déstabiliser une unité adverse, ce qui explique pourquoi on n’hésite pas à envoyer des unités entières à l’assaut d’une ligne ennemie. La létalité du feu étant assez faible, puisque l’on n’est pas dans une guerre industrielle, on accepte les grandes charges à découvert.

Les pertes surviennent surtout lorsqu’une unité craque, car un repli expose les soldats à une charge ennemie qui là peut occasionner de nombreuses pertes. C’est la même chose pour la cavalerie : Napoléon utilise cet atout à Eylau comme il l’a fait à Austerlitz, à savoir comme une masse capable de percer le dispositif ennemi. Ce principe de masse offensive disparait lors que la létalité du feu prend réellement de l’ampleur pour sanctionner dans le sang l’assaut à découvert, c’est-à-dire après la guerre de Sécession. 

Eylau et la Moskova sont à ce titre des batailles intéressantes, car là cette pensée tactique est inefficace. A Eylau, les Russes repoussent de nombreuses attaques grâce à leurs grandes batteries. A la Moskova, les positions russes se soutiennent entre elles, ce qui ralentit les assauts frontaux français tout en infligeant de terribles pertes. Dans les deux cas, Napoléon ne peut attaquer frontalement ses objectif sans affronter un feu dense et efficace, qui lui coût de nombreux hommes. Les Russes quand à eux ont appris à ne plus sous-estimer le génie de Napoléon, et à accepter la retraite pour éviter de perdre inutilement encore des soldats. C’est une décision sage et tout à fait respectable dans ce contexte de bataille indécise. Le poète latin Pubilius Syrus écrit à ce sujet cette phrase tout à fait évocatrice : « Celui qui sait se vaincre dans la victoire est deux fois vainqueur ». 

Napoléon

Stratège et tacticien